Refuges

De Anne-Lise Heurtier. Casterman, 2015. Roman / société ado. Excellente lecture. [233 p.]

refugesRésumé : « Mila, une jeune italienne, revient sur l’île paradisiaque de son enfance, espérant y dissiper le mal-être qui l’assaille depuis un drame familial. Très vite, d’autres voix se mêlent à la sienne. Huit voix venues de l’autre côté de la Méditerranée qui crient leur détresse, leur rage et la force de leurs espérances.« 

J’ai lu ce roman dans le cadre d’un partenariat.

J’ai lu ce roman en deux fois, on pourrait dire en deux lampées – deux longues, lentes, prenantes bouffées d’air méditerranéen.

Quand on parle de Méditerranée on pense souvent, encouragés par les agences de voyage très certainement aussi, à ses airs de mer pépère pour qui a l’habitude de paresser sur ses plages courant juillet.

Il y a aussi cette image de mer intérieure, de petite mer, de « Mare Nostrum », elle est à nous, elle est familière, elle tient dans un minuscule coin de carte du monde ; même sur une carte d’Europe elle semble si entourée qu’elle parait presque un lac, c’est pour la plupart d’entre nous un synonyme de farniente, de détente et de loisir ; parfois d’un faible exotisme pour qui habiterait à plus de 500 kilomètres de ses côtes (j’écris en tant que Française ici, j’en suis terriblement consciente). C’est une image d’Épinal bleue et ensoleillée – et on retrouve effectivement cette couleur azurée très douce mais très intense, ces petites nuages blancs, sur la couverture de ce livre, parce que peu importe de quoi d’autre parle ce livre, la Méditerranée ça reste tout ça, au moins pour nous.

Mila, la jeune italienne et principale – en termes de pages à elle toute seule – héroïne de ce roman, partage également cette vision, malgré le deuil et le déséquilibre familial. « De notre côté », elle tente de retrouver la paix, les sensations idylliques qu’évoque Lampedusa en temps normal grâce à ses paysages enchanteurs, sa situation isolée, sa tranquillité. C’est pour cela que sa famille a décidé d’y retourner : pour arriver à se défaire d’une manière ou d’une autre du passé, de le guérir, de réparer ce qui peut être réparé, et retrouver une vie normale constituée bien sûr de peines mais aussi de joies et de bonheur.

C’est un combat difficile, mais Mila et aidée dans sa quête par Paola, à peine plus âgée, qui se fait tour à tour amie, guide (en tant qu’habitante de l’île), et confidente. Mila est une adolescente qui est en fait plutôt bien dans sa peau, elle ne semble pas porter d’autre fardeau que le drame qui a touché sa famille, la laissant plus ou moins en lambeaux. Paola respire la bonne humeur et le bonheur mais n’en n’est pas moins naïve ou immature : elle est au contraire pleine de tact, à l’écoute, et très consciente de la réalité des situations parfois difficiles.libye_italie_immigration

De l’autre côté Amir, Saafiya, Amanuel, Meron, Pietros, Meloata, Gebriel, Awat ne tentent pas seulement de faire face à leur passé et de le dépasser mais bel et bien de se construire un avenir, de se défaire du carcan que leur futur ne peut manquer d’être s’ils ne s’en échappent pas physiquement.

Pour eux la Méditerranée est la dernière étape avant la liberté, un endroit étranger et hostile, immense et incontrôlable : des centaines de kilomètres d’eau salée à traverser à tout prix, sachant que ce prix pourrait bien être leur propre vie.

Leurs histoires sont d’un poignant bien différent de celle de Mila, mais l’auteur a su très justement leur donner à tous une place sur et au large de Lampedusa, chacun une voix au chapitre : Mila n’a pas ni plus ni moins de légitimité qu’eux, pas plus ni moins de droit de prétendre à une vie et pas simplement à une existence, ce sont tous des jeunes gens qui expriment leur souffrance à leur manière, et qui essaient de s’en défaire par leurs moyens propres. Le ton est juste, les mots choisis. Le quotidien révoltant, violent et horrible  (enlèvements, chantage, viols, torture) – des jeunes Erythréens m’a pris aux tripes et me fait penser que je ne conseillerais pas ce livre aux plus jeunes lecteurs mais plutôt à des adolescents. Certaines images, des détails, ne s’enlèveront pas de ma tête de sitôt, je ressors de ma lecture satisfaite d’en avoir appris sur les migrants fuyant l’Erythrée et sa région peu hospitalière vers nos rivages « plus prometteurs », leurs motivations, une certaine vision de leur histoire commune, mais également bouleversée par le fait que cette lecture ne s’inscrit malheureusement pas dans un univers fictif (façon de parler, c’est assez vite clair, hein.) Combien d’autres pays, d’autres drames socio-politiques nous échappent totalement ? Comment ne pas se sentir à la fois concernés et impuissants, compatissants envers ces êtres humains trop éloignés géographiquement, trop intriqués dans des régimes de terreur pour leur porter une aide réelle et utile ?

Le mot de l’auteur :

« Hier 15 avril est sorti en librairies Refuges, mon dernier roman « ados et + », publié aux éditions Casterman. Il revient sur le destin peu médiatisé des Érythréens qui fuient la dictature de leur pays et qui tentent de venir vivre en Europe, via Lampedusa : une entreprise désespérée et cauchemardesque à travers le Soudan, la Libye, entre tortures, rafles des bédouins qui les tuent pour revendre leurs organes, enfermement…

J’ai travaillé pendant de nombreux mois avant de commencer à écrire ce texte, en me documentant via des reportages de journalistes, des rapports d’ONG du monde entier ou d’autres associations visant à aider les migrants. 
Peut-être que ce roman permettra de considérer d’un œil différent ces milliers de clandestins qui frappent aux portes de l’Europe. Derrière l’anonymat, la catégorisation effectuée par les médias se cachent autant d’histoires individuelles, jeunesses fracassées, espoirs immenses.»

Je vous parlais récemment de voyage vers une île, et ce livre traite également de cela, mais c’est une coïncidence dans mes lectures. Là où Orbae m’a fait rêver par sa fiction aux apparences réalistes, Refuges propose une réflexion rien moins qu’agréable en mettant en scène un fait bien trop réel avec les mots adéquats. Faisant écho aux titres d’actualité quotidiennement servis de façon sordide et tronquée, l’Histoire se mêle ici d’une finesse tantôt douce tantôt cinglante qui fait mouche.

Chroniques d’ailleurs : La biblio de Gaby

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