Le Secret d’Orbæ

De François Place. Casterman, 2013. Récit de voyage merveilleux jeunesse. Superbe ! [424 p.]

orbaeRésumé : « Il y a cette île de l’autre côté du monde, entourée de fleuves de brume, dont le nom se prononce dans un souffle: Orbæ. Il y a aussi une mystérieuse toile à nuages, et certaines cartes qui ne se lisent qu’à la clarté de la lune… Il y a Cornélius, le jeune marchand de drap des froides villes du nord. Il y a Ziyara, la petite gardienne de chèvres des montagnes de Candaâ. Même les routes les plus contraires peuvent se rencontrer…« 

Une très belle fresque située dans un monde qu’on croirait connaître, lue dans le cadre d’un partenariat.

Le rythme et le phrasé de ce livre lui donnent une tournure tout particulière qui ravira certainement certains lecteurs. L’auteur soigne ses descriptions, nombreuses, et cisèle ses phrases comme autant de détails du récit. La voix du conteur, après tout, le choix de ses mots, comptent pour autant dans une veillée que l’histoire qui se dévoile. 

L’histoire, justement, amène deux protagonistes l’un auprès de l’autre, dans deux récits séparés mais convergents : le voyage de Cornélius, puis le voyage de Ziyara. Le deuxième évite l’écueil de la répétition inutile même alors que les deux héros sont en contact, se concentrant sur le point de vue de Ziyara qui nous échappe dans la première partie, et les moments où elle n’est pas en compagnie de Cornélius, dans un nombre de pages légèrement plus court.

J’ai classé et lu ce livre comme un récit de voyage : les personnages principaux sont relativement peu nombreux et tous en rapport avec le mouvement ou le voyage : nomades, commerçants, explorateurs, cartographes… Cornélius est en quête d’un territoire inconnu (les Îles Indigo sur Orbæ) tandis que Ziyara se fait plus entraîner de lieu en lieu au fil des évènements de sa vie rien moins que sédentaire, dans un premier temps tout du moins. Descriptions des us et coutumes (la récolte de cocon d’herbe à nuage est juste époustouflante ! Je retiens aussi l' »appel » aux pierres sélénites ou bien les cartes nocturnes tracées à partir de poudre de ces dernières), des merveilles découvertes ici et là, le texte s’inscrit dans une longue lignée de récits d’explorateurs et d’explorations réelles ou fictives.

Je ne connaissais pas François Place, j’apprends qu’il est également illustrateur et cela ne m’étonne pas ; bien sûr faire percevoir des couleurs, nuances, atmosphères ou textures à l’écrit ou en images sont deux art différents, mais son talent dans le premier est remarquablement développé, d’une façon subtile que je ne rencontre pas partout, et s’il s’est déjà affirmé sous les crayons ou pinceaux j’imagine qu’il peut néanmoins y avoir là un lien.

Les thèmes du voyage et des couleurs sont extrêmement exploités dans cet ouvrage : j’ai beaucoup aimé retrouver des associations de sens, ou bien des prononciations évocatrices plus ou moins évidentes, comme Candâa, Karagul, Bassalda, Cambyse, le pays de Jade ; ou Leukis, la mer d’Opale, le fleuve Gris, Alizade, les Îles Indigo. Tous ces lieux et noms ont été associés à des atmosphères, cultures, modes de pensées et environnements naturels et humains très bien détaillés, en tous cas bien plus que ce à quoi je pouvais m’attendre en ouvrant un livre classé en jeunesse. Le voyage à travers ces différentes contrées à la découverte de savoirs-faire, personnes ou objets fabuleux pouvant aider Cornélius dans sa quête d’une part, ou plus simplement traversés par Ziyara d’autre part, est en soi, d’après moi, une fin à cette lecture. J’ai également beaucoup aimé la focalisation finale sur la cartographie (là aussi avec une dimension surnaturelle : la « cosmographie »), après avoir déjà trouvé ce thème en filigrane tout au long de l’histoire.

Outre le récit de voyage j’ai trouvé dans cet ouvrage beaucoup d’éléments rappelant le conte : un mélange de réalisme et de fantastique dans les pays décrits, des techniques relevant plus de la magie que de la science, des animaux fabuleux, des artefacts… Nos deux héros avancent étape par étape, triomphent d’épreuves, trouvent leur chemin par petits bouts. L’attirance réciproque des deux héros est aussi, je trouve, traité plutôt comme une destinée, un mythe, que comme une simple romance : leurs quêtes sont intrinsèquement liées, ils sont décrits comme opposés à bien des niveaux, y compris symbolique (feu et terre pour Cornélius, eau et air pour Ziyara), leur réussite ne fait aucun doute et se base sur des capacités hors du commun liées au fait qu’ils sont tous deux des « élus ».

Enfin je finirais par quelques citations susceptibles de vous convaincre bien mieux que mes propres mots de la virtuosité poétique de l’auteur de ces 400 pages de prose.

Il dépliait [les cartes] pour notre seul usage, le reste de son entourage ne comprenant pas l’intérêt de ces images, plus nébuleuses à leur yeux que la course des nuages. ~ p.66

On me conduisit dans une aile du palais où tout était feutré, les tapis, les déplacements, les conversations. Je fus reçu par un vieux mandarin, maigre, longiligne, la face luisante comme un bouton d’ivoire. ~ p.97

Un troupeau de pécaris sigillaires me réveilla, laissant dans l’argile d’admirables empreintes en forme de croissant de lune, puis ce furent trois antilopes photophores, aux cornes vaguement luminescentes, qui menaient boire leurs petits dans la pâle lumière de l’aube, en prélude à d’autres rencontres tout aussi étonnantes, car une faune variée vivait dans cette prairie géante. ~ p. 216

Au premier coup de gong, le Pain des Vieillards, découpé en milliers de portions, est passé dans le plus grand silence, de barque en barque, de proche en proche, de main en main. Il n’existe pas de geste plus délicat ni de chaîne plus solide que cette procession de petits gâteaux voyageant de l’un à l’autre, du pauvre au riche, de l’infirme à l’enfant. ~ p.253

Ce qu’ils allaient chercher au-delà de l’horizon, c’étaient des histoires et des contes, des morceaux de pays, l’inaccessible et toujours mystérieux parfum des ailleurs… Et de ces flamboyants oripeaux, la cité habillerait ses songes pendant toute une année. ~ p.264

Un livre qui vous fait voyager au gré des courants d’air ou d’onde, irrésistiblement entraînés par la vitalité du dauphin d’ivoire ou la légèreté de la toile à nuage. Un exil hors du monde connu qui ne nous permet pas tout à fait d’y revenir, une perle pour les amateurs de mots choisis, lecteurs patients et attentifs, doux rêveurs.

 Chroniques d’ailleurs : Léa Touch Book, La biblio de Gaby

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5 réflexions au sujet de « Le Secret d’Orbæ »

  1. Hoo, tu en parles bien, ça me donne bien envie de le lire ! C’est lui qui a illustré Tobie Lolness, j’ai adoré ses illustrations.

    • Oui je suis allée voir sa bibliographie et j’ai vu qu’il avait illustré plusieurs livres que j’avais lus et adorés ! Tobie Lolness n’est pas encore dedans mais il va falloir que je le lise, c’est du Fombelle, ça ne se rate pas !! 😀

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