Le Club

De Michel Pagel. Les Moutons Électriques, 2016. Fantastique. Coup de cœur/Excellent. [154 p.]

clubRésumé : « Longtemps, ils avaient été CINQ. // François, Claude, Mick, Annie et Dagobert, quatre enfants et un chien, ont autrefois formé un Club et vécu bien des aventures extraordinaires. Trente ans plus tard, le chien est mort depuis longtemps quand trois membres du Club, devenus adultes, séparés par la vie, sont invités par le quatrième à l’endroit même où ils passaient leurs vacances dans leur enfance.  // Bientôt, alors que la maison est isolée par d’importantes chutes de neige, la vieille mère de Claude est assassinée… Mick est-il le responsable, comme semble le penser François ? À moins qu’un assassin se dissimule dans les environs enneigés ? Et pourquoi Claude se retrouve-t-elle régulièrement projetée sur un rivage anglais, à la rencontre d’enfants et d’un chien ressemblant singulièrement à ceux qu’ils étaient autrefois, elle et ses cousins ? Dans un huis clos étouffant, écrit comme un thriller, une fable magistrale sur l’imaginaire de l’enfance, nos peurs, nos doutes.« 

J’avoue que les premières fois où j’ai vu passer la couverture seule je n’ai pas du tout vu le rapport, au point de ne même pas cliquer dessus, et il a fallu que tombent les premières présentations et chroniques pour que mon œil accroche « Club des Cinq » quelque part, ce qui m’a suffit pour aller lire plus loin, avide d’information.

Comme beaucoup de gens de ma génération et de celle d’avant j’ai dévoré à peu près toutes les aventures des Cinq, à l’époque où les traductions, bien que francisées, étaient encore écrites au passé et sans enjolivement (parce que la vie, c’est pas toujours cool, et c’était une motivation très saine pour les Cinq d’alors de défendre la justice lorsqu’elle manquait à l’appel). Loin d’en être traumatisée j’ai un excellent souvenir de ces jeunes ados dynamiques et optimistes (à l’excès parfois, il faut le reconnaître) qui partaient à l’aventure sous prétextes divers, allant du sauvetage de la veuve et de l’orphelin à l’exploration de vieilles ruines à la recherche de trésors, tout ça sur fond de passages secrets, de messages à décrypter et de sandwiches et goûters arrosés de limonade (eh oui c’est tout de même soft, l’ancienne version). Quand on a huit ans, ça fait juste rêver !

Un peu plus « grande », en fait il y a quelques années, je me suis procuré une version originale sur une brocante, et quelque part cela m’a fait un choc : ayant passé toute mon enfance à lire, bien évidemment, les traductions françaises, je ne m’attendais pas du tout à avoir en fait deux versions ! Après la polémique évoquée ci-dessus qui a défrayé la chronique, qui en profite pour revenir également sur cette différence, vous savez peut-être à présent qu’Enid Blyton n’a jamais situé son action en Bretagne, and why would have she ? Les Famous Five s’appellent en réalité Julian, George(ina) & Tim(othy), Dick, et Anne, et passent leurs vacances dans le Dorset, de manière très évidente pour les petits Anglais qu’ils sont. Pour tout vous dire j’ai eu un peu l’impression d’avoir été flouée par la « traduction » française. Franchement, à l’âge où on lisait ça, on savait que l’Angleterre existait et je suis sûre qu’avec quelques notes de bas de page par exemple pour expliquer ce qu’était le Dorset ça aurait très bien été. Bref, autre époque, autres mœurs… (ou pas)

Vous avez peut-être l’impression que je m’épanche en vaines palabres, et pourtant Michel Pagel se sert de tout ce contexte, c’est bien pour cela que je ne me freine pas ni dans mes souvenirs ni dans mon exposé : en effet, comme toute reprise, pastiche ou parodie, il est je pense fortement conseillé, si ce n’est indispensable, d’avoir sinon suivi toutes les aventures des quatre enfants au moins lu un ou deux volumes. Mon ressenti est que le livre s’adresse en priorité aux nostalgiques (ou aux désenchantés) qui ont passé leurs vacances d’enfance avec les petits volumes roses reliés, mais il n’est pas complètement inaccessible à ceux qui seraient vaguement passés à côté du phénomène des Cinq : il est toujours temps d’emprunter un épisode à vos parents, grands-parents ou enfants, de le dévorer à votre pause de midi cette semaine, ou même à défaut de faire vos classes théoriques en recueillant sur Internet ou auprès d’un professionnel du livre passionné quelques informations et impressions susceptibles de vous donner un bon aperçu des tribulations de cette jeunesse dorée (ce que j’ai essayé de faire dans les paragraphes ci-dessus, à vrai dire). Si vous retenez en plus les noms des personnages dans la version originale (ou notez-les vous sur un bout de papier, ce serait dommage de vous arrêter en si bon chemin juste à cause de ce détail), vous pouvez je pense vous lancer sans appréhension dans cette expérience littéraire.

J’espère que je ne vous fais pas peur, mais d’un autre côté cette lecture requiert un peu d’implication de la part du lecteur, car si l’auteur rappelle très bien le contexte d' »avant« , et pose avec sans délicatesse celui de « maintenant » (et entremêle les deux actions avec une grande virtuosité), il fait fortement appel à nos lectures d’enfance – et peut-être même que ceux qui n’auraient pas lu le Club des Cinq s’y retrouveraient malgré tout, projetés dans des séries aux personnages et sujets similaires ? – qu’il s’attache à défigurer au vitriol. Et c’est justement sur ce geste qu’est bâtie l’intrigue : il n’y a plus d’enfants (NB : ce texte ne s’adresse pas du tout à un public jeunesse), plus d’aventures, plus d’insouciance, et surtout plus de bonheur, quels que soient les chemins qu’aient choisis les protagonistes au cours de leur vie adulte. De là cascade tout un lot de questionnements dans la tête du lecteur : pourquoi ? comment ? Pour obtenir les réponses il faut comme eux avancer péniblement, page après page, partager leurs désillusions et leurs tentatives parfois désespérées de redonner un peu de sens à leur vie, entrer dans leurs esprits torturés, dénouer cet écheveau poisseux de nostalgie que l’on nous tend dès les premières pages, dès la première ligne :

Dagobert est mort depuis longtemps, bien sûr.

Ils l’ont enterré dans le jardin de la villa des Mouettes, à Kernach, entre le vieux pommier et le mur de clôture dévoré par le lierre.

L’atmosphère est malsaine et funeste, comme plombée par un destin inéluctable et tragique, on entreverrait presque Baudelaire ou Poe (que le premier a traduit en français d’ailleurs) dans le tableau de famille. Et en parlant de ces poètes maudits, l’analogie étant trop belle, un de leurs compagnons favoris se glisse justement rapidement dans le texte, de façon subtile et progressive comme on l’attend : le surnaturel, ou fantastique. Trompeur comme toujours il s’adonne à donner quelques bribes de réponses tout en posant plus d’énigmes, jusqu’au grand final dont je ne saurais même dire s’il m’a plu ou non  – je n’avais d’autre certitude que quelque chose allait mal tourner, mais dans quel sens ? – mais que j’ai trouvé très concordant avec le reste du livre. C’était donc comme ça que c’était censé se terminer.

J’applaudis le talent de conteur de Michel Pagel, dont le style à mon sens, et contrairement à ce qu’affirme la 4e de couverture, s’apparente plus à la nouvelle ou novella fantastique qu’au thriller, et en tous cas convient tout à fait à son objectif ici. Il nous distille son poison à petites gouttes régulières et on en redemande ! J’ai également noté une maîtrise de la gradation vraiment merveilleuse / horrible qui m’ont plus d’une fois tiré des gloussements de pitié (avouez, vous aussi vous vous gaussez de la mouise de certains personnages – non ? – Bon, j’ai donc un côté psychopathe) tandis que je me délectais de la forme autant que du fond.

Enfin je salue sa volonté de modeler des personnages un minimum complexifiés et divers (idéologies, choix de vie, orientation et vie sexuelle…), même pour un texte relativement court, et d’en profiter pour aborder des thèmes d’ordre social parfois difficiles comme la vieillesse. L’ensemble apporte de la profondeur essentielle à la « descente aux abysses » des personnages.

Un grand cru vin aigre, une absinthe amère à la texture poussiéreuse trop familière, que certains lecteurs prendront plaisir – un plaisir un peu coupable – à boire jusqu’à la lie puisque c’est ainsi que l’auteur semble vouloir nous enivrer. A consommer bien entendu, selon les termes de ce pacte littéraire quelque peu maudit, sans modération aucune.

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2 réflexions au sujet de « Le Club »

  1. J’ai beaucoup aimé ta chronique qui m’a permis de me replonger dans les livres de mon enfance! Comme toi, j’ai dévoré quasiment tous les livres! Je me doute bien avec du recul que ls prénoms ont été modifié et l’endroit aussi mais ça ne me traumatise pas plus que ça 🙂 Je suis du coup très intriguée par le livre, même si j’ai un peur de casser la magie de ces lectures qui m’ont bien bercées pendant mon enfance!

    • En fait ça part tellement loin, et comme ça se passe tout de même 30 ans après, que je pense être capable de relire les aventures des « p’tits jeunes » sans trop de problème ! 🙂

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