Le Dieu dans l’ombre

De Megan Lindholm. Le Livre de Poche, 2004. Fantastique. Excellente lecture. [510 p.]

Titre original : Cloven Hooves, 1991.

9782253114796 (1)Résumé : « Evelyn a 25 ans. Un séjour imprévu dans sa belle famille avec son mari et son fils de 5 ans, tourne à l’enfer puis au cauchemar absolu. Une créature surgie de son enfance l’entraîne alors dans un voyage hallucinant, sensuel, inquiétant et totalement imprévisible vers les forêts primaires de l’Alaska. Compagnon fantasmatique ou incarnation de Pan, le grand faune lui-même… Qui est le Dieu dans l’ombre ?« 

Je me suis lancée dans ce livre avec une vague appréhension quant au côté « voyage sensuel » – l’érotique, c’est pas vraiment mon truc en général – appréhension contrebalancée par le fait que Megan Lindholm alias Robin Hobb m’a plus d’une fois convaincue et enchantée – par son Le Dernier Magicien, notamment, mais j’avais commencé le Peuple des Rennes et j’avais aimé également. C’est une dame qui a de bonnes idées et une très belle plume, et que je recommande chaudement à ceux qui n’auraient pas encore lu aucune de ses œuvres. Cependant, contrairement à beaucoup de lecteurs, sa série L’Assassin royal m’a lassée et je ne la finirai pas (j’ai lu 11 tomes sur 13, c’est vous dire !). Les titres énumérés ci-dessus appartiennent à des œuvres très différentes même si toutes d’une manière ou d’une autre se rattachent aux genres de l’imaginaire, plutôt côté merveilleux ou Fantasy. Le Dieu dans l’ombre ne déroge pas à la règle : il n’a rien à voir avec aucun des autres, car ici le monde de base est clairement contemporain (comme dans le Dernier Magicien), mais avec un seul élément appartenant au merveilleux : le faune.

Une des forces de ce livre réside dans le fait que cet élément merveilleux apparaît comme perturbateur, mais de façon plutôt positive : il remet en cause la vie à présent bien rangée et socialement acceptable – tout juste – de l’héroïne, qui est loin d’y trouver un bonheur parfait, en lui proposant une alternative faite de liberté totale, de solitude face à la civilisation humaine, et d’un amour également sans conditions – d’ordre à la fois émotionnel et sexuel. Cette complémentarité entre l’amour physique et l’attachement psychique, l’auteur le développe énormément – s’agissant d’une relation entre une humaine et un être mi-homme mi-bête, mi-humain mi-surnaturel, je pense que le pari peut être risqué. Certaines scènes sont très explicites, et même si j’en ai retenu la sensualité et le lien thématique avec la liberté et la nature, également extrêmement exploités par Megan Lindholm, j’imagine que ça passera ou pas selon les lecteurs. Je n’en reviens limite pas moi-même d’avoir autant aimé ce livre, je me suis retrouvée quelque part très en-dehors de mes sentiers battus !

Le réaliste contemporain m’ennuie souvent, et l’intrigue se développe autour d’une famille américaine tout ce qu’il y a de plus superficiel et conventionnel – cela m’a rappelé bien des débuts de romans de Stephen King. Evelyn s’y trouve piégée, et trouve un certain salut auprès du faune – l’élément surnaturel prenant ainsi une position à l’opposé de ceux du maître de l’horreur. L’héroïne a vécu longuement en Alaska, livrée à elle-même durant sa jeunesse, et la forêt est son environnement « naturel » – on pourrait presque parler de symbiose à la manière dont l’auteur en parle. Son attrait pour une certaine vie sauvage est renforcé à la fois par ces souvenirs de jeunesse, et l’effondrement de son couple/de sa psyché au-delà de ses relations avec sa belle-famille. (Je ne vous dévoile rien ici, si cette condition n’est pas remplie l’ensemble serait simplement invraisemblable)

La colère en moi est vivante, comme une créature séparée qui grogne à l’intérieur. Une créature trop forte pour faire partie de l’être faible que je suis devenue. Je suis une ombre, aussi impuissante qu’un rêve à redonner une forme aux événements qui ont lieu autour de moi. Seule ma colère a de la force et rugit de défi dans la misérable citadelle de mon corps, refusant d’être conquise ou vaincue.

Tout au long des événements qui s’enchaînent dans l’histoire, car la 4e de couverture est loin de tout nous raconter, le lecteur reste très proche de la nature, à travers les yeux d’Evelyne. Ayant moi-même passé de longues heures en forêt, également toujours les yeux en éveil concernant les plantes, traces, roches, éléments naturels en tous genres, et pas toujours sur le chemin, j’ai été particulièrement sensible à ces passages que j’ai trouvés justes et beaux. Le sentiment de liberté est très bien rendu ; également l’immensité des choses, ciel, terre, étendue naturelle, force de l’eau courante, intensité et diversité des couleurs, etc. De même son incompréhension devant la cruauté gratuite de sa belle-famille, leur manque de conciliation, leur petite vie si rangée qu’il ne convient pas d’en bousculer un grain de poussière, leurs nombreux motifs de vexation, m’a beaucoup touchée. On sait dans le livre qu’Evelyne a du mal à comprendre le comportement social de manière générale, et elle tombe sur une famille particulièrement gratinée et peu tolérante ! En parallèle on trouvera également le thème de la féminité, là aussi développé plusieurs fois sur deux versants : social et individuel, apparence et comportement vs sexualité.

Un jour, Tom et moi avions évoqué la question, plutôt en matière de plaisanterie, et je lui avais dit de laisser tomber la cérémonie d’enterrement et de juste me glisser dans le compost au fond du jardin. Je ferais sûrement pousser de superbes tomates.
(…) En fait ce serait mieux que cet égoïsme humain qui consiste à enfermer hermétiquement les dépouilles, comme si empêcher le corps de réintégrer le cycle naturel allait en quelque sorte préserver une certaine essence d’humanité. En fait de préservation, cela me paraît au contraire un isolement très cruel.

On peut regretter la dualité « Evelyne vs les autres » dans ce livre, car elle ne trouve aucun être humain, ou presque, à qui se comparer en termes de similarité. Cependant le morceau est très dense et aborde plusieurs thèmes qui auraient pu chacun faire l’oeuvre d’un livre entier. De plus sans cette très forte motivation l’élément surnaturel (le faune) aurait eu moins d’impact en termes de narration et aussi à l’intérieur de la narration. En cela (la structure et les motifs) je trouve que ce roman se rapproche d’un conte. En même temps j’y ai retrouvé beaucoup de thèmes chers au fantastique – la métamorphose, l’illusion, le rêve, la nature sauvage vs l’humain civilisé, l' »autre » enfin, tout simplement, qui n’est pas nous, et dont l’altérité nous dérange, nous fascine et nous effraie en même temps.

Un livre plus complexe que le résumé ne le laisse paraître, qui mêle drame familial, conte fantastique et une touche de sensualité.

Chroniques d’ailleurs : Le Chat du Cheshire

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17 réflexions au sujet de « Le Dieu dans l’ombre »

    • Il n’a pas été jusqu’à me tirer des larmes, mais je reconnais le côté bouleversant… J’étais soulagée que ça se dénoue quelque peu vers la fin ! L’immersion dans la psyché de l’héroïne est très réussie à mon sens, même si j’ai lu des critiques de lecteurs qui n’avaient pas du tout, ou très peu, ressenti d’empathie/d’émotions autre que l’agacement. :/

    • Oui, une lecture très dense !
      Je regarde si je vois des noms connus sur Livraddict quand je poste ma chronique 😉 J’aime bien ce principe de faire des renvois, ça permet non seulement de faire de la pub pour les copinautes, mais aussi de proposer d’autres avis que le nôtre. Quand on hésite sur un livre à la lecture d’un seul avis ça peut être très utile.

  1. Tu n’as lu que 11 tomes sur 13 de L’assassin royal et tu t’es arrêté?? Bon, j’imagine que ça montre bien à quel point tu t’es lassée!
    Je ne connaissais pas ce livre là et je n’ai encore rien lu de Robin Hobb sous son pseudo Meghan Lindhom, à tester 🙂

    • En fait à partir du 6-7 j’avais déjà envie de faire subir à Fitz un sort qui lui épargnerait toute souffrance future ; puis des copines fans m’ont convaincue que ça « redémarrait » après, concernant l’intrigue (que je trouve trop lente et pas toujours à mon goût depuis le début, en fait). En fait, oui, c’est le cas, mais il y a définitivement quelque chose qui fait que je n’accroche pas cette série, en tous cas pas suffisamment.
      Je crois qu’en fait c’est une des dernières séries où je me suis désespérément forcée à aller de l’avant en espérant autre chose ; maintenant je ne le fais plus, si le tome 1 de n’importe quoi ne passe pas bien je n’insiste pas. 🙂
      Je crois que je préfère ce qu’elle écrit sous Megan Lindholm pour le moment !

      • Ah oui, je pense qu’il faut mieux ne pas se forcer après le tome 1 (surtout lorsqu’il y en a 12 autres derrière! hahaha). Je n’ai qu’un livre d’elle dans ma PAL sous Megan Lindhom, je tenterais 🙂

        • Lequel ?
          Haha oui, après je n’ai pas réitéré l’expérience « 11/13 » ni avec la Roue du temps de Jordan, ni avec les Chevaliers d’Emeraude. :p
          Il semble que j’aie du mal à trouver de longues séries qui me passionnent. ^^

            • Ah oui celui qui a la superbe couverture ! 😀 Je l’ai encore repéré aux Imaginales. C’est un conte, il me semble ?
              Autant j’ai trouvé les Chevaliers d’Emeraude original mais trop « jeunesse » et partant trop dans les détails secondaires, autant la Roue du Temps m’a laissé un souvenir d’extrême fadeur, tant dans les idées que le style. Quelqu’un m’a dit un jour que le premier tome était le pire, mais sincèrement je ne vois pas pourquoi l’auteur changerait radicalement de style et d’idées à partir du deuxième – et de petites nuances ou améliorations risquent de ne pas me faire tellement plus accrocher. En même temps ce sont deux séries qui ne me tentaient pas énormément, j’ai plus testé pour le principe qu’avec beaucoup d’attentes, donc je n’en suis pas terriblement déçue. 🙂

  2. Ta chronique est magnifique. Tu donnes envie de découvrir ce livre. Je ne connais que l’univers crée autour de L’Assassin Royal, Les Aventuriers de la Mer pour le moment et j’avais vite découvert le Soldat Chamane. Le 1er tome ne m’avait pas passionnée pour cette série-là. Je ne savais pas qu’elle avait écrit des livres totalement différents, ça m’intrigue d’autant plus de la découvrir autrement.

    • Merci beaucoup, à vrai dire j’avais peur de ne pas réussir à rendre mes impressions dessus, à cause de la densité mais aussi des thèmes très divers qui s’entremêlent ! Je l’ai aussi découverte avec ces séries-là, mais les Aventuriers de la mer n’ont pas réussi non plus à me faire « décoller » au-delà du 1er tome, donc je suis allée à la recherche de ses autres écrits, qui m’ont plus réussi.

  3. Je me suis arrêtée au tome 6 de L’Assassin royal (tu as fait bien mieux que moi !) et je n’ai jamais repris, lancée sur d’autres pistes de fantasy entre-temps… J’avoue que ce roman m’intrigue, et je suis partante pour le tenter si l’occasion se présente ! Merci 🙂

    • Le Dernier Magicien, du même auteur, m’a convaincue que tout n’était pas perdu entre moi et la fantasy urbaine. 😉 Par contre je dois dire que j’ai bien du mal à trouver des œuvres de Fantasy « classique » qui m’enchantent de bout en bout, j’ai lu plus de choses que je trouve moyennes que de très bons livres.

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