Comme un roman

De Daniel Pennac. Folio Gallimard, 1992. Essai. Très bonne lecture. [198 p.]

commeunroman.jpgLes droits imprescriptibles du lecteur

1. Le droit de ne pas lire.
2. Le droit de sauter des pages.
3. Le droit de ne pas finir un livre.
4. Le droit de relire.
5. Le droit de lire n’importe quoi.
6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).
7. Le droit de lire n’importe où.
8. Le droit de grappiller.
9. Le droit de lire à haute voix.
10. Le droit de nous taire.

Ah ! Quel lecteur exilé de l’éducation moderne n’est encore pas tombé sur cette charte, placardée sur la porte du CDI, affichée dans une salle de cours, référencée dans un ouvrage scolaire ?… On nous les répète, ces lignes, tout le monde a l’air de les connaître, c’est une Référence avec un grand R, on nous le pompe, l’air, avec, et moi ça faisait un peu plus de 15 ans que j’avais ce titre dans la tête, et ces quelques lignes, et enfin j’ai ouvert le Graal, la Déclaration Universelle des Droits du Lecteur, et qu’y ai-je trouvé ?

Eh bien du bon, mais aussi du prévisible, m’enfin en toute bonne foi c’était aussi agréable d’avoir ce prévisible.

J’aurais probablement dû lire ce court essai (qui n’est donc pas, comme son nom l’indique, un roman) lorsque j’étais beaucoup plus jeune et que les réflexions et pistes lancées par M. Pennac me seraient moins apparues comme des évidences. A mon âge, avec mon expérience de la lecture et surtout les réflexions que j’ai pu mener sur le sujet que ce soit entre bloggeurs, avec d’autres amis lecteurs, ou bien dans le cadre de mes études (DUT Métiers du Livre), ça sent pas mal le réchauffé.

Pourtant ça se lit tout seul, d’abord grâce à la plume envolée (parfois peut-être un peu trop lyrique ?), dynamique, élégante de l’auteur, qui fait clairement son show par écrit. Alors oui bien sûr je pense que ça va au contraire en gonfler sacrément certains, c’est inévitable, mais personnellement j’ai adoré – dans ce cadre et sur 200 pages seulement du moins, gardons les choses en contexte.

Le fameux code arrive en fait tout à la fin, comme la conclusion de l' »étude », ou l’observation, que mène Pennac tout au long du livre : comment en vient-on à lire, ou ne pas lire, quelles sont ou peuvent être les différentes étapes dans la vie du lecteur, quels obstacles et joies rencontre-t-il… eh oui comme dans un roman, le titre m’a semblé bien choisi juste pour ça.

Si je ne suis pas tombée d’accord à 100% avec le livre j’ai trouvé qu’il balayait plutôt bien l’ensemble des lecteurs, de leur apprentissage et de leur découverte des livres et de la lecture, et de leurs usages, suffisamment au moins pour interroger sans que ce soit une étude tout à fait poussée comme on peut en trouver aujourd’hui.

Je me souviens avoir eu du mal avec un passage en particulier : je ne suis pas tout à fait d’accord avec sa vision des « bons » et « mauvais » romans – si le descriptif d’une littérature industrielle me va (comme dans l’industrie filmique), il en conclut que tout lecteur digne de ce nom va passer disons de la bibliothèque verte (mauvais) à Hugo (bon)(pour prendre des exemples qui me parlent plus que les siens, un peu datés par rapport à mon âge et pas toujours dans mes goûts !). Eh bien non. Il y a des lecteurs qui s’effarouchent largement assez devant de la littérature dite « facile » pour dévorer un Tolstoï même à 40 piges. Il y en a qui comment directement par les grands classiques et en reviennent. Il y en a qui continueront toute leur vie à lire les deux. S’il conclut le chapitre en notant que « toute lecture [est] autorisée », il n’en mène pas moins ce discours les 50 lignes d’avant, et j’ai eu l’impression que c’était bien là sa pensée première, et ça m’a mise un peu mal à l’aise dans le cadre du bouquin.

Dans la partie « Naissance de l’alchimiste » (comprendre : comment on devient lecteur), j’ai eu l’occasion de râler :

Comme le vieux Tolkien à ses petits-enfants, nous lui avons inventé un monde. ~ p. 17

Alors 1. c’était pas ses petits-enfants mais ses enfants (en particulier Michael et Christopher) et 2. il était pas vieux à ce moment, justement !

Après je suis tombée sur pas mal de passages que j’ai trouvés sympas voire très poétiques, comme je le disais :

Ainsi découvrit-il la vertu paradoxale de la lecture qui est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens. ~ p. 19

Il poursuit sa lecture sans se retourner sur le cadavre des mots. Les mots ont rendu leur sens, paix à leurs lettres. Cette hécatombe ne l’effraie pas. Il lit comme on avance. C’est le devoir qui le pousse. ~ p. 72

Plutôt que de laisser l’intelligence du texte parler par notre bouche, nous nous en remettons à notre propre intelligence, et parlons du texte. Nous ne sommes pas les émissaires du livre mais les gardiens assermentés d’un temple dont nous vantons les merveilles avec des mots qui en ferment les porte : « Il faut lire ! Il faut lire ! » ~ p. 39

Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre. Si on devait envisager l’amour du point de vue de notre emploi du temps, qui s’y risquerait ? Qui a le temps d’être amoureux ? A-t-on jamais vu, pourtant, un amoureux ne pas prendre le temps d’aimer ? ~ p. 137

Est-ce que cela valait la peine de pondre 200 pages là-dessus ? Je vous renverrais bien aux droits de l’auteur…

Moi en tous cas il est passé dans mes livres doudous (cf articles 5 et 6). 🙂

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5 réflexions au sujet de « Comme un roman »

  1. Je connais les droits imprescriptibles des lecteurs qu’il a écrit mais je ne savais pas que c’était tiré d’un essai! Il faudrait que je le lise un jour (n’ayant pas du tout fait d’études dans le domaine, ça sentira peut-être moins le réchauffé pour moi) 🙂

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