Les Chroniques des Féals

De Mathieu Gaborit. Bragelonne, 2006. Fantasy. Bonne lecture. [597 p.]

Les-chroniques-des-FealsRésumé : « Il est un endroit légendaire, au cœur de l’Empire de Grif’, dont on ne parle qu’à voix basse : la Tour Ecarlate. Un donjon de pierre rouge entouré de crainte et de mystère. Cette tour est la demeure des phéniciers. Ces mages, depuis la nuit des temps, gardent un terrible secret qui s’avérera vital dans la guerre qui s’annonce. Januel est l’un d’eux. Il a été choisi pour faire renaître le phénix de l’empereur, afin de sceller l’alliance des royaumes contre leur ennemi surgi du domaine des morts : la Charogne. Mais c’est un drame qui attend le jeune homme et qui le jette sur les routes, seul face à son destin…« 

Une nouvelle expérience de lecture pour moi : la découverte du roman qui a inspiré un jeu de rôle auquel j’ai participé auparavant !

Cette lecture n’était pas du tout évidente pour moi. En effet si j’avais entendu parler de Gaborit et de ses univers sombres et originaux une première tentative avec Abyme m’avait fait refermer le livre au bout de cinq pages, longueur au bout de laquelle je me suis pris dans la figure une scène qui pour moi visait les mâles en pleine poussée hormonale et à forte tendance sexiste, ce qui m’a franchement choquée et que je n’avais pas du tout vu venir. Je ne saurais même plus vous détailler la chose, juste que le livre m’est totalement tombé des mains et que je ne me suis pas fait une très bonne opinion de M. Gaborit sur le moment.

Ensuite j’ai eu l’occasion de tester le jeu de rôle des Chroniques des Féals – la table où je jouais a tenté l’aventure dans le M’Onde et l’expérience n’a pas été très concluante pour moi, sans que je sache ce qui me posait réellement problème : l’univers et sa complexité, les scénarios, les personnages, les joueurs qui étaient aussi néophytes en la matière (des Féals, pas de jdr)… ou peut-être un mélange de plusieurs choses. Au bout de quelques séances j’ai décliné l’invitation à rejoindre la campagne [une histoire s’étendant sur plusieurs mois voire années à raison d’une journée de jeu tous les mois en moyenne, pour ceux qui ne connaîtraient pas du tout le jeu de rôle] car je m’ennuyais un peu.

Finalement on m’a plus ou moins collé le livre entre les mains, et j’ai accepté d’y jeter un œil. Pendant ce temps se préparait au club de JDR la même campagne, mais avec d’autres personnes que celles avec qui j’avais joué avant puisque je ne faisais pas partie de ce club alors. J’ai accepté de tenter de revoir mon approche différemment et si je ne peux pas dire que ni le jeu ni le livre ne soient mes préférés il n’en reste pas moins que j’ai fini par y trouver quelque chose de positif et de distrayant [dans les deux, puisque la campagne de jdr a commencé, avec moi cette fois-ci, et c’est assez sympa].

L’univers de Gaborit est à la fois dense, assez impitoyable et sombre, et mis en scène d’une matière relativement classique. Je me suis immédiatement rendu compte que le fait d’avoir joué dans l’univers me donnait beaucoup de clés dès les toutes premières lignes, mais je pense que cela m’a surtout avantagée pour remarquer de petits détails plutôt que de comprendre le fond de l’intrigue. Ceci dit si la dichotomie Onde / Fiel (les deux forces opposées du M’Onde) est j’imagine relativement facile à comprendre il y a tout de même beaucoup de peuples divers avec chacun leurs coutumes, localisations et idéologies et à ce niveau je ne peux me prononcer sur l’efficacité de la présentation de l’auteur puisque j’avais déjà un certain nombres de cartes en main. La carte géographique en début de volume pourra certainement aider les lecteurs tout du moins à se repérer.

Le livre que je vous chronique ici est une intégrale des trois volumes initialement parus : Cœur de Phénix, Le Fiel, et Le Roi des cendres. Chacun se focalise sur des personnages un peu différents, même si Januel reste le héros de la saga tout du long. J’ai préféré le premier livre aux deux autres car je l’ai trouvé quelque part plus cohérent dans sa construction, même si les deux autres amènent plein d’éléments très intéressants de l’univers.

Si je peux vous conseiller cet ouvrage pour un point, c’est bien l’univers et les peuples et mythes qui le composent. Les Féals sont des animaux fabuleux mi-dieux mi-bêtes, comme le Griffon, le Phénix, le Dragon… Ils protègent leurs peuples individuellement, et le M’Onde tous ensemble, et si leur bestialité doit être maîtrisée et est crainte de nombreuses personnes ils ne sont pas mauvais pour autant. Les peuples, qui ont une grosse tendance à se craindre et se haïr, ou en tous cas à ne pas trop s’entendre, mettent néanmoins en place des alliances sacrées lorsque le besoin s’en fait sentir ou que le Mal s’engouffre dans le M’Onde. Dans le livre on parle beaucoup de la Charogne comme d’un mal ultime, car les Charognards sont en fait des sortes de zombies intelligents, des êtres morts qui survivent encore grâce au Fiel. ça m’a un peu perturbée car dans le jeu c’est le Néant l’ennemi ultime et les Charognards ne sont pas décrits comme des êtres à combattre absolument, ils sont intégrés au monde. Bref, pour un univers qui n’est exploité que sur 600 pages il y a quand même pas mal de créatures différentes et plus originales que ce que l’on trouve à côté, avec des liens intéressants qui sont eux aussi exploités (pas toujours mais parfois) au-delà de ce qui se fait dans ce qui est plus connus. Si j’ai tenté de vous expliquer tout ceci relativement simplement il y a en fait pas mal d’intrigues, de complots, de subtilités très intéressantes à suivre tout au long du livre, sous-tendues par toute la mythologie et les mystères mis en place dès le début.

Cependant j’ai eu du mal sur plusieurs points.

D’abord, Januel fait partie de ces héros à qui j’ai envie de coller des baffes de temps en temps, qui paradoxalement ont des élans d’héroïsme sorti de je ne sais où tout autant qu’ils se savent rien faire de leurs dix doigts car ils ont passé leur jeunesse à l’écart de tout. Mais comme ce sont des Élus, on les laisse faire, et ça m’agace de temps en temps.

Coup de gueule féministe // Ensuite, ce même Januel tente de violer quelqu’un et là encore même si j’ai cru percevoir que l’auteur tentait de justifier la scène ici et là (aaah le Fiel c’est tellement pratique) ça ne me va pas du tout : [SPOIL] le gars court après la fille, qui le repousse. Il retente une approche, quelqu’un d’autre lui dit qu’elle ne veut pas de lui, et lui répond :

« Moi si. »

*Best sexist rape-culture line EVER*

Vous croyez que l’autre tente de l’arrêter ? Non. C’est L’Élu.

Admettons que la jeune demoiselle soit une héroïne badass et soit capable de se défendre.

Le jeune Élu et ses hormones arrivent, elle est à moitié nue et ivre, abandonnée par terre (je disais quoi plus haut sur mes idées à propos de M. Gaborit ? Hm ?), il lui colle sa main sur la cuisse (ça va, tranquille !!), elle le repousse mollement (mais colle-lui ton épée dans la tronche, tu en as tué pour moins que ça (véridique), et ça fait la 3e fois que tu lui dit que non c’est non !), il insiste, et…

Bravo M. Gaborit vous venez d’expliquer aux jeunes gens de notre génération qu’en harcelant les filles et en leur faisant subir des attouchements vous les ferez succomber à votre charme.

La rédaction de ce blog vous rappelle à tout hasard que c’est puni par la loi, et que beaucoup de gens tentent actuellement de faire prendre conscience de ce problème (Vous connaissez le projet Crocodiles ?). Non, les femmes ne sont pas des objets à disposition des hommes, et en tant qu’individu de sexe féminin ça m’ennuie beaucoup que vous donniez un laisser-passer à votre jeune héros sous prétexte qu’il est jeune, héros, et puceau (j’ai un peu le sentiment que le but de tout ceci est de nourrir les fantasmes des ados mâles) et que vous ayez en plus le culot de transformer son acte ignoble en début de romance à l’eau de rose, alors qu’à côté vous n’hésitez pas à défendre un autre personnage féminin qui a eu des rapports non consentis et la décriviez comme une malheureuse victime, en sortant les violons. En quoi X est une victime et Y n’en est pas une ? Leurs rapports à toutes les deux ont été générés par un passage en force / une situation forcée, même si elles l’ont après coup accepté toutes les deux. Je ne suis pas votre logique, et rien n’est remis en question par personne, ce qui me laisse, moi, sur ma faim. Pourtant dans un univers aussi sombre que le vôtre j’aurais pu accepter simplement du trash et que le héros soit un connard pour dire les choses crûment, mais si j’ai bien suivi ce n’est pas du tout votre point de vue.

Je dois dire que heureusement que ça se passe assez tard dans le livre et qu’à côté j’étais assez harponnée par l’intrigue parce que c’est typiquement le genre de choses qui me font abandonner le livre ET l’auteur sans hésiter. Je continue tout de même de trouver ça très malsain. // Fin du coup de gueule féministe

De plus Gaborit a beaucoup de mal selon moi à trouver son public : tantôt le livre est écrit comme du YA, narration simple, retournements de situation éminemment faciles, intrigues tirées par les cheveux coupés en quatre (non mais vous comprenez c’est un être exceptionnel qui a justement connu une situation également exceptionnelle et il est aussi Élu à sa matière alors c’est magique c’est comme ça et tant pis si ça ne colle pas au reste), tantôt on glisse dans quelque chose de plus sombre et plus sérieux, et de très cohérent même si certaines situations de l’univers sont malsaines, ce qui se justifie là par contre totalement car l’univers n’est pas tendre.

En fait c’est un bouquin que je ne peux pas déconseiller parce qu’il y a de bonnes bases et plein de bonnes idées, mais je lui trouve définitivement un déséquilibre interne assez dérangeant qui s’intensifie dans le livre 2 et perdure tout au long de la saga.

Du coup je suis très partagée sur cet ouvrage : d’un côté plein de bons points, l’originalité, de belles descriptions, des éléments très intéressants comme la focalisation sur les Phéniciers qui sont certainement l’un des peuples les plus intéressants à suivre, des personnages secondaires charismatiques, la plongée dans un univers en même temps sombre et trash et fascinant. De l’autre des ratés et incohérences qui ne toucheront pas tous les lecteurs de la même manière mais qui sont bien là à des niveaux divers.

Je pense que vous pourrez apprécier pleinement cet opus si vous aimez le YA et la Dark Fantasy mélangés. 🙂 Autrement vous en serez certainement quittes, comme moi, pour une semi-déception. J’imagine que ce livre pourrait également convenir aux fans de YA tout court car je lis pas mal de critiques de personnes qui ont les mêmes attentes que moi qui parlent des mêmes défauts dans le YA ; mais si vous faites partie des lecteurs que ces défauts ne dérangent pas, ou qui ne les voient pas comme des défauts, alors peut-être que vous êtes tout à fait le public visé.

Chroniques d’ailleurs : Nelcie, Livrement

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3 réflexions au sujet de « Les Chroniques des Féals »

  1. Je vais faire ma chieuse, mais après tu as l’habitude : pour moi ton coup de gueule n’a même pas besoin d’être féministe. Mais franchement qu’est-ce que ça fait du bien d’en voir de ce type ! De ne pas normaliser ces situations ! Un viol n’est jamais justifiable, d’autant moins lorsqu’il est là pour montrer à des jeunes/moins jeunes que ben ça peut démarrer une bêêêêlle histoire (violon haché menu) et ajouter aux fantasmes déjà malheureusement existants. Greuh.

    Un livre que je ne lirai pas je pense, déjà parce que la dark fantasy ne m’inspire pas des masses (après avoir testé Brent Weeks), même si l’univers a l’air fascinant comme tu l’appuies bien.

    • Je ne crois pas avoir jamais lu de DF en fait. Je pense que je me lancerais un jour dans la Compagnie Noire car c’est un des « classiques ». Mais les critiques des Féals semblent le placer à mi-chemin entre la DF et le YA. (même si je pense que des aficionados comme Apophis vont peut-être ne pas être du tout d’accord ^^) Disons que c’est plus sombre et trashouille que de la High Fantasy ou de l’heroic.

  2. Je ne connais pas du tout le jeu de rôle décliné. J’ai apprécié l’univers créé par Mathieu Gaborit et les créatures mythiques. Je regrette au final qu’on n’ait pas croisé plus de féals et j’ai aussi un peu de frustration de n’avoir pas suivi un peu plus de pistes parmi toutes celles que l’auteur avait ouvertes. Coup de gueule très à propos pour cette scène et le poids des crocodiles dans notre société :/ J’ai eu la même dualité dans mon ressenti de lecture, mais les éléments négatifs ont rendu le tout mitigé à mes yeux.

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