La Différence invisible

De Julie Dachez, illustré par Mademoiselle Caroline. Delcourt, 2016. BD. Très bonne lecture. [96 p.]

differenceRésumé : « Marguerite a 27 ans, en apparence rien ne la distingue des autres. Elle est jolie, vive et intelligente. Elle travaille dans une grande entreprise et vit en couple. Pourtant, elle est différente. [Elle] se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables,  proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée.« 

Une fois n’est pas coutume (mais serait-ce un mal si ça ne devenait ?) je vous présente une bande dessinée.

J’ai vu tourner ce titre pas mal de fois sur la blogo, avec toujours des avis enthousiastes ou au moins positifs, depuis sa sortie l’année dernière. J’ai profité de mes chèques cadeaux de Nowel (merci le boulot !) pour me l’offrir, avec un autre titre plus léger dont je vous reparlerai dans probablement pas trop longtemps.

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Morwenna

De Jo Walton. Denoël, 2014. Fantastique. Coup de cœur pour ce bon bouquin. [334 p.]
Titre original : Among Others, 2010.
COUV_morwenna.inddRésumé : « Morwenna Phelps, qui préfère qu’on l’appelle Mori, est placée par son père dans l’école privée d’Arlinghurst, où elle se remet du terrible accident qui l’a laissée handicapée et l’a privée à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Là, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres de science-fiction. Delany, Zelazny, Le Guin et Silverberg peuplent ses journées, la passionnent.
Un jour, elle reçoit par la poste une photo qui la bouleverse, où sa silhouette a été brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est une sorcière, sa propre mère qui plus est? Elle peut chercher dans les livres le courage de combattre.« 
Je me suis sentie très proche de cette jeune fille un peu solitaire, bibliophile convaincue et passionnée de science-fiction. Dans ce livre il y a énormément de choses que j’aurais moi-même aimé exprimer, ou exprimer plus souvent, ou mieux, ou plus tôt.
Est-ce que ce livre est excellent ? Peut-être pas non plus ; même si je ne me suis pas ennuyée une seule fois dessus j’imagine qu’on peut en attendre plus, le style n’est pas extraordinaire bien que tout à fait correct, j’ai relevé quelques typos, et le fantastique est exploité de manière irrégulière selon l’avancement des évènements, et pas tout à fait dans la direction que nous indique le résumé, ou pas seulement. J’imagine très bien que certains lecteurs ne vont peut-être pas trop se retrouver dans le personnage principal ou vont attendre qu’elle entame un combat contre sa mère au bout de 30 pages, mais non, en fait le fantastique est bien là mais de façon assez limitée, c’est un élément du livre, certes, mais il est surtout présenté comme un moyen de plus pour Morwenna, 15 ans, dont on suit le journal intime, de comprendre le monde et de l’associer avec des analyses et conclusions plus générales, même si il y a quelques passages clairement merveilleux. A ce sujet j’ai beaucoup aimé la notion de magie et de fées chez Jo Walton, on revient à quelque chose de proche du folklore, avec les incompréhensions entre les deux mondes, les dangers, le côté « brut » sans tomber dans l’horreur non plus !
Cependant si l’on se penche sur la vie de cette jeune fille et son rapport au monde, j’ai trouvé qu’il sonnait vrai. Enfin une adolescente pas nunuche, consciente de son potentiel de manière générale malgré ses hésitations, qui a la tête sur les épaules et se pose de bonnes questions. Enfin un point de vue qui ne tourne pas seulement autour de sa petite personne mais qui englobe le vaste monde, la société, des concepts comme la religion, le sexe, le temps, l’espace, les relations aux autres. Qui ne s’est jamais posé ces questions à cet âge ? Morwenna cherche à comprendre ce qui l’entoure, tout ce qui l’entoure, et aussi elle-même, et j’ai trouvé cet axe extrêmement intéressant et juste, peut-être parce que je faisais exactement pareil à son âge, et que je me suis également beaucoup servi de mes lectures pour m’aider à définir quantité de choses, même si je suis loin d’avoir lu autant de SF qu’elle.
En fait, et c’est là un autre point particulièrement fort de ce roman, Jo Walton réhabilite la science-fiction (mais pas que, on parle aussi beaucoup d’autres auteurs et titres qui n’en sont pas du tout), genre souvent considéré soit comme futile soit comme élitiste. Morwenna dévore quantité de Heinlein, Asimov, Delany, Zelazny et plein d’autres dont je ne connais pas toujours ni les noms ni les titres, et nous en donne ses ressentis, ou certaines clés. Je ne suis probablement pas la seule lectrice à sortir de cette lecture avec des envie de livres de poche argentés, de replonger dans les tribulations de savants ou d’aventuriers curieux, observateurs, pionniers, ou d’auteurs qui présentent d’autres alternatives et grilles de lecture à ce monde-ci, ou en se servant d’autres. Après avoir lu Morwenna je suis convaincue (ou je me rappelle avoir ressenti cette conviction) que de ne pas lire (assez) de science-fiction c’est se priver d’une source presque inépuisable (puisqu’on continue d’en écrire) d’idées, d’hypothèses, d’analyses possibles sur à peu près tout et n’importe quoi, et que cette lacune devrait être comblée pour le plus grand bien, le plus vite possible, et de la façon la plus variée possible.
On pourrait penser que la science-fiction et la magie, ça ne va pas ensemble, et si vous le pensez c’est peut-être justement une excellente raison de vous plonger dans ce livre, qui discute ce point ainsi que bien d’autre, parfois en passant, mine de rien.
Citations et ressentis particuliers :
« (…) quand je regarde les autres, les autres filles de l’école, et que je vois ce qu’elles aiment, de quoi elles se contentent et ce qu’elles veulent, je n’ai pas l’impression d’appartenir à la même espèce. »
« Ce qu’il y a avec Tolkien, avec le Seigneur des Anneaux, c’est que c’est parfait. Tout cet univers, ce processus d’immersion, ce voyage. Ce n’est pas, j’en suis sûre, vraiment vrai, mais c’est d’autant plus étonnant que quelqu’un ait pu tout inventer. »
Merci pour les deux majuscules à « Seigneur des Anneaux. » A chaque fois que je lis « Seigneur des anneaux » (sic) je me demande si la personne a lu le même livre que moi : ce sont les Anneaux de Pouvoir, pas n’importe quoi ! Tolkien est quelqu’un de tellement précis, attentionné en ce qui concerne quantité de détails. Ce n’est pas lui rendre justice que d’encenser son œuvre en faisant preuve d’une telle inexactitude, d’une telle désinvolture.
Je suis absolument d’accord avec sa vision de Narnia : une fois l’allégorie découverte (dans ma première lecture, pour moi, aidée par un prologue qui disait explicitement que Lewis voulait faire de la propagande religieuse), le côté « magique » semble être une espèce de vernis un peu faux, craquelé, et c’est vraiment très dommage. J’aime bien l’auteur tout de même, mais franchement là il s’est un peu moqué du monde.
« Bibliotrope »- ah celui-ci je l’aime bien, je vais l’adopter. Pourquoi seuls les scientifiques et académiciens auraient le droit d’inventer de nouveaux mots en grec de cuisine ?
« 1980 sonne plus rond, et marron. C’est drôle comme la sonorité des mots évoque des couleurs. Personne sauf Mor ne l’a jamais compris. » C’est ce que l’on appelle la synesthésie phonème-couleur, j’imagine, vu que quand les lettres écrites évoquent des couleurs c’est « graphie-couleur ».
Je n’arrive pas à déterminer si j' »ai » celle-ci aussi ou pas, mais la fois où une amie est venue me demander si « moi je voyais les lettres en couleur » j’ai réalisé que beaucoup de gens les percevaient « sans », j’ai vaguement imaginé un océan de lettres désespérément grises ou noires sur blanc, et je me suis sentie désolée pour tous ces gens, quelque part. J’ai également discuté avec un ami qui nous racontait qu’une fille de sa promo ne pouvait pas finir ses calculs si le hasard des chiffres donnait des résultats esthétiquement horribles, je n’en suis heureusement pas à ce point-là mais je comprends très bien le principe. C’est une info en plus que le cerveau nous fournit, on ne peut pas en faire totalement abstraction.
« J’ai vu quelques fées se grouper. (…) On ne peut les voir que quand on y croit déjà, ce qui explique pourquoi les enfants sont plus susceptibles d’y arriver. Les gens comme moi ne cessent pas de les voir. Il serait idiot de ma part d’arrêter de croire en elles. »
Un super bonus pour les notions de karass et de grandfalloon. Vonnegut est désormais sur ma liste de lecture. J’aurais tout de même apprécié qu’on en sache plus sur ce mot plus tôt, j’ai passé 200 pages à m’en poser, des questions !
Ces histoires de passé et présent comme corollaires de la fantasy et de la science-fiction… c’était pas dans Of Fairy-stories que j’avais lu ça ?
Chroniques d’ailleurs :  Naufragés Volontaires, Blog-O-Livre, Livresse des Mots, Les Lectures de Xapur, Les lectures de Bouch’, Livrement, Avides Lectures, Bazar de la Littérature, Voyage au bout de la page, La tête dans les livres, l’Aléthiomètre, Let’s Be Extravagant
Ce livre est à l’origine du challenge Morwenna’s List.

Morwenna Jo Walton challenge