Sinouhé l’Égyptien

De Mika Waltari. Folio, 2008. Roman d’aventures historique. Bof. [499 + 478 p.]

Titre original : Sinuhe egyptyläinen, 1945 ; trad. du finnois par Jean-Louis Perret.

sinouheRésumé : « Par amour pour une courtisane, le médecin égyptien Sinouhé s’est vendu comme esclave. Il va vivre une odyssée à mi-chemin des mythes et de la réalité. Médecin, mais aussi espion pour le compte du pharaon Aménophis IV, il ira de Thèbes à Babylone, et aussi chez les mystérieux Hittites et chez les Crétois soumis au Minotaure. Prodigieux roman d’aventures qui nous initie à la politique, à la religion et aux sciences du quatorzième siècle avant Jésus-Christ, le chef-d’oeuvre du grand écrivain finlandais Mika Waltari invite aussi à réfléchir sur l’homme d’aujourd’hui, le plaisir, la liberté, le pouvoir, la violence, l’injustice et tout ce qui fait notre destin. « 

Bien, bien, bien. Encore un classique de lu. Alors, oui, je sais, je ne serais jamais en peine de classiques tant de titres sont désormais considérés comme tels, et oui encore je suis en train de broder parce que je ne suis pas sûre de savoir comment vous parler de ce livre ni si j’en ai très envie.

Je viens de me taper près de 1000 pages d’aventures en Égypte antique, et franchement je suis contente d’être revenue au XXIe siècle. Pourtant j’ai l’impression que le bât blesse plus au niveau de l’auteur qu’au niveau de la période ou même du discours philosophique/sociétal qui, comme annoncé dans le résumé, ne se tient pas si mal et auquel j’ai tout de même trouvé un certain intérêt.

Entendons-nous bien dès le départ : je ne suis pas du tout spécialiste de l’Égypte antique, je me suis principalement nourrie à ce sujet d’œuvres grand public entre les BD Papyrus, Alain Surget (Thuya je crois qu’elle s’appelle son héroïne), quelques documentaires jeunesse et plusieurs sagas de Christian Jacq, qui paraît-il n’est pas toujours très exact (voire largement pire). Tout ça j’ai bien aimé, et comme j’ai repéré beaucoup de choses qui se croisaient j’ai une représentation de l’Égypte antique globale certainement bien trop homogène mais j’espère pas tout à fait aux fraises quand même, et si c’est le cas bah tant pis, je suis prête à revoir mes connaissances.

Sur ce point je n’ai pas été déçue : Waltari nous embarque de Thèbes, que Sinouhé aime énormément, et qui nous est décrite avec beaucoup de détails et d’émotion, de même que les bords du Nil, ce qui donne lieu à un certain nombre de passages poétiques, lyriques même parfois. Il nous fait découvrir aussi un peu le reste de l’Égypte, Babylone, la Syrie, la Crète, Mitanni (en Mésopotamie également). Si le fil conducteur reste la vie de Sinouhé les événements politiques et économiques du pays de Kemi (l’Égypte, ça je m’en souvenais 😉 ) sont omniprésents tantôt en arrière-plan tantôt au premier selon l’action de Sinouhé parmi les Grands : les pharaons Aménophis III et son fils Akhenaton, puis le général Horemheb, jusqu’à l’avènement de Ramsès après le décès de Toutankhamon. Alors oui c’est sûr c’est un peu la période la plus représentée de l’histoire du pays, et 60 ans sur quelques milliers c’est un peu court… En même temps cela reste une période de grands troubles et grands changements pour l’Égypte, en même temps qu’elle met en scène des personnages que tout le monde connaît plus ou moins, donc ça reste un terreau fertile pour une bonne histoire. J’ai en effet apprécié qu’on me réexplique à nouveau tout ce qui s’est passé sur cette période historique, le pourquoi et le comment (même si j’imagine que Waltari a pu prendre des libertés), et le tout reste dense et riche en aventures autant qu’en références et explications historiques. L’immersion est donc plutôt réussie dans sa globalité.

Cependant j’ai eu plusieurs soucis pour apprécier pleinement ma lecture.

Déjà, le livre aurait pu s’intituler : Les Malheurs de Sinouhé. Ce type est bête comme ses pieds, d’une naïveté affligeante, et j’ai passé pas mal de temps à avoir envie de lui coller des baffes. La gentillesse c’est bien, mais c’est bien aussi de ne pas laisser tout le monde te marcher dessus ! Entre la courtisane qui lui « vole » tout avec sa permission, ses choix politiques qu’il n’assume pas complètement, sa manie de tomber amoureux de toutes les femmes qui passent (ce qui est déjà chiant en soi pour le lecteur) sans pour autant aller jusqu’au bout dans ses relations, ou bien perdre ceux qu’il aime en faisant des choix tellement mauvais qu’on se demande s’il a deux neurones qui se connectent… Et en plus il n’arrête pas de s’apitoyer sur son sort. C’est juste hyper frustrant. Comme dirait un personnage :

« Je devine que tu vas de nouveau fourrer bêtement la tête dans tous les pièges, mais je n’y peux rien. » ~ II, p. 307

Allez je retourne à mon petit laïus (trop) habituel : où sont les personnages féminins bordel ? Je parle bien de personnages qui ont une profondeur, un caractère, pas de simples motivations amoureuses/sexuelles pour le héros (présentes) ni de bonniche (présente aussi, même qu’elle s’appelle Muti, je me demande si le lecteur doit rapprocher ça de « Mutti » (« maman » en allemand) ou mutsi (« maman » en finnois) ?) ni de mère (également). Je vous épargnerai aussi les très nombreuses occurrences de femmes qui servent de « divertissement » aux hommes, qu’ils soient maris, amants, clients de maisons closes ou… violeurs. Oui, oui. Lors d’un pillage de guerre, les hommes se « divertissent » avec les femmes de la ville vaincue. On peut mettre ça sur le dos du traducteur, ou de l’auteur, j’en sais rien. Enfin, je pencherais quand même pour un minimum de responsabilité de la part de l’auteur. Allez, tenez, une petite citation quand même pour vous exprimer mon désarroi :

La plupart des femmes des Khabiri s’étaient étranglés avec leurs cheveux, qu’elles portaient longs, et elles ne réjouissaient plus personne. ~ I, p. 250

Une des rares femmes à avoir un peu plus de consistance (mais faut pas trop en demander quand même, hein), la princesse Baketamon, dont la beauté est vantée pendant tout le bouquin, et qui est extrêmement convoitée par Horemheb, est décrite ainsi lorsqu’elle fait preuve d’ambition politique et de réserve quant à ses relations, arguant entre autres du caractère sacré de son sang qui ne doit pas être souillé (on peut aussi discuter de ce point, bien sûr, mais au moins c’est inhérent à ce personnage, ce qui me le rend beaucoup plus légitime en termes de narration, et en termes de mythologie je trouve que ça se tient, qu’on adhère ou pas, elle est fille d’Akhenaton) :

Elle avait déjà dépassé l’âge normal du mariage, et je crois que sa virginité lui était montée à la tête et lui rendait le cœur malade, mais qu’un bon mariage l’aurait guérie. ~ II, ca p. 400

Horemheb va d’ailleurs la violer lors de « la nuit de noces de mon ami Horemheb » « [qui] prit son dû car il était soldat et avait attendu longtemps », dixit Sinouhé, qui à ce moment du bouquin n’avait plus aucune compassion ni franche sympathie de ma part (pour le peu qu’il en ait eu au début !).

Peut-être qu’à l’époque on s’en foutait de tout ça, c’était peut-être normal de traiter les bonnes femmes à ta convenance si tu avais le privilège d’être né mâle. Sauf que quand à côté Sinouhé pleurniche de jalousie quand sa copine du moment le taquine sur sa propre liberté (à elle, qui n’est pas liée à lui), ou qu’il exprime sa plus totale admiration pour le culte d’Aton qui met tout le monde à égalité et promet joie et bonheur à tous, là j’ai un peu de mal à trouver l’ensemble cohérent. En fait Sinouhé a l’air de se ficher complètement que des femmes soient violées pas loin de lui, ou de les traiter lui-même comme des objets ou d’exploiter leurs « rôles sociaux » assignés, alors qu’il exprime de la pitié pour les pauvres, de la compassion pour les malades, qu’il encourage ses amis masculins à évoluer ou à se faire respecter… et qu’il chouine aussi beaucoup sur lui-même.

Enfin hormis leur aspect historique je n’ai trouvé aucun personnage réellement intéressant ou consistant. Le nain Kaftah, ressort comique du narrateur, a réussi sa mission sur moi – mais de justesse – et cela ne peut pas rattraper à mes yeux le fond bassement sordide plus qu’épique, les héros qui sont loin d’en être, la succession de crimes, d’intrigues vicieuses (même si je conçois très bien cet aspect puisqu’on est sur un thème politique assez fort), et de figures archétypales sans âme. J’ai franchement été pas loin de m’ennuyer sur ce bouquin, et je me suis rendue compte après qu’il avait 40 ans de moins que ce que je pensais ! J’avais en fait retenu la date de naissance de l’auteur, et déplorais que ça ait quand même mal vieilli…

L’auteur semble conclure avec un Sinouhé en même temps vaguement repentant de ses erreurs et de ses crimes – oui parce qu’en fait il y a un moment où il commence à faire des mauvais choix non plus par gentillesse mais par peur ou autres motivations, et tombe dans une spirale immorale – qui dresse un portrait plutôt amer de lui-même même s’il se dit satisfait des quelques moments de bonheur qu’il a vécu. Certains lecteurs trouveront probablement dans ce livre, qui n’est pas mal écrit non plus, une fresque humaine émouvante et réaliste ; pour ma part cela ne m’a ni plu ni convaincue tant je n’ai pas réussi à comprendre ou accepter les choix du héros qui se pose en éternelle victime, ni sa vision des choses, même si Waltari a par ailleurs su me faire voyager.

Quelques citations qui m’ont plu, pour finir :

Quiconque a bu une fois l’eau du Nil, aspire à revoir le Nil. Aucune autre eau ne peut étancher sa soif.  ~ I, p. 14

Je vais maintenant parler de la Syrie et des villes que j’ai visitées, et tout d’abord il faut relever que dans les terres rouges tout se passe à l’inverse de ce qui existe dans le pays noir. C’est ainsi qu’on n’y trouve pas de fleuve, mais l’eau tombe du ciel et arrose le sol. ~ I, p.211

« Il dit vivre de la vérité mais la vérité est comme un couteau tranchant dans les mains d’un enfant, et elle est encore plus dangereuse entre celles d’un fou. » ~ I. p. 232

Mais je ne m’enfuis pas, parce que j’étais faible, et quand un homme est faible, il se laisse mener par les autres jusqu’au crime, plutôt que de choisir lui-même sa voie. Il préfère même la mort à rompre la corde qui le lie, et je crois que je ne suis pas le seul à être faible de cette manière. ~ II, p. 412

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11 réflexions au sujet de « Sinouhé l’Égyptien »

    • Sur Babelio et LA les gens ont l’air d’être plus enthousiastes que moi (même s’il y a beaucoup plus de notes que de chroniques laissées…) : encore un livre dont j’ai fait baisser la note partout ! ^^’

        • Franchement au vu du contexte j’aurais été prête à être un minimum tolérante, ça me semblait pertinent (et tu sais aussi que j’ai adoré certains romans ou classiques qui manquaient carrément de parité et sur lequels on peut aussi facilement critiquer le traitement des personnages féminins). Mais là y’a quelque chose qui ne me va pas du tout.

    • Je crois que je deviens plus exigente avec le temps, aussi. Je pense que j’aurais lu ce livre à 15 ans, ça serait déjà mieux passé. Mais comme je disais à Lynnae ci-dessus c’est autant l’absence des femmes que leur traitement qui m’a gênée. Qu’on me raconte des aventures sur 1000 pages sans un seul personnage féminin ça m’ennuie. Que les références faites aux femmes dans le livre les rattachent systématiquement 1. au viol/prostitution (sérieux !! j’ai pas compté les occurences mais c’est juste dingue) 2. à faire la popote ou servir de motivation à un personnage masculin — là ça m’horripile.

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