Je suis ton ombre

De Morgane Caussarieu. Mnémos, 2016. Fantastique horrifique Excellente lecture. [330 p.]

Collection : Hélios.

Première édition : 2014 (page éditeur)

jesuistonombreRésumé : « Dans un village du Sud-Ouest de la France, un jeune garçon vivant avec son père handicapé, seul, malheureux, en échec scolaire, souffre-douleur de ses camarades, fait de son mieux pour survivre dans le désordre de sa vie. Le jour où il trouve un étrange carnet dans une maison calcinée, peut-être hantée, sa vie va basculer encore un peu plus dans l’horreur. Fasciné par ce petit livre, il l’ouvre et voit sur la première page : « Si tu lis ces lignes, prie pour que je ne sois pas déjà mort sinon c’est toi qui mourras. » Intrigué autant qu’effrayé, il continue sa lecture…« 

« Je suis ton ombre est un roman sombre, totalement atypique et l’un des meilleurs dans son genre. » nous vend l’éditeur, et je ne peux qu’être d’accord, encore que j’aie lu trop peu d’horreur / épouvante (bien peu de choses à côté de Stephen King) pour comparer ce roman à ses pairs.

J’avais repéré Morgane Caussarieu il y a déjà un moment aux Imaginales, et j’ai finalement franchi le pas et acheté ce premier titre d’elle l’année dernière, sur le stand éditeur. (Ben oui forcément cette année, elle n’était pas là.)

Je savais que je me plongeais dans un univers sombre et glauque en ouvrant le livre, et le contrat est d’ores et déjà annoncé et respecté : le jeune héros n’est jamais nommé autrement que par le sobriquet « Poil de Carotte », ce qui selon moi annonce également la couleur – et là je ne parle pas de son caractère rouquin mais plutôt de l’ambiance du roman de Jules Renard, que j’avais d’ailleurs copieusement détesté, mais qui au contraire de titre m’a également ennuyée. Ce gamin, malgré son jeune âge (12 ans), est déjà très perturbé, et bien qu’ayant une certaine maturité celle-ci s’exprime autant dans ses quelques bons côtés que dans ses déviances. Son quotidien est tout sauf rose : son père est horriblement défiguré suite à un accident dont il est plus ou moins responsable, et qui a également causé la mort de sa mère et de son frère jumeau, Paul ; à l’école il est le souffre-douleur de tous ses camarades, le gosse un peu détraqué qui a perdu sa famille et dont le père fiche la frousse à la moitié du village ; les quelques personnes qui ne le traitent pas mal ne le traitent pas véritablement bien non plus. Son seul ami est comme lui un paria parmi les autres élèves, et leur relation tient plus de la compagnie mutuelle que de la véritable entente.

Le jour où son frère défunt commence à lui apparaître sous forme de fantôme, il a donc plein de raisons de péter définitivement un câble. D’autres manifestations surnaturelles font irruption plus ou moins subitement dans son environnement : un chat bavard, des légendes urbaines qui semblent avoir laissé des traces dans le présent,  et un journal intime vieux de 300 ans écrit par un jeune garçon qui avait lui aussi un frère jumeau. Dans un premier temps le lecteur peut avoir l’impression que cette dernière découverte va bouleverser sa vie de manière positive, mais ne rêvez pas trop… Si cela va bien chambouler sa vie jusqu’à la toute dernière page du livre son influence est loin d’être bonne, et pour cause : si la vie de Jean, le narrateur, est au départ plutôt belle, il a lui aussi traversé des épreuves qui l’ont quelque part brisé. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé cette partie un peu exotique, se déroulant dans la Nouvelle-Orléans des années 1700, entre vie sauvage et histoires de bayou, et réalité sociale mêlant festivités mais aussi terribles atrocités de l’esclavage battant son plein, où les indiens autochtones sont considérés comme à peine plus humains que les prisonniers débarqués des négriers, où la torture pour le plaisir et la pédophilie sont choses courantes dans certaines « bonnes maisons »… Les deux lignes narratives se font ainsi écho, en un certain sens, même si les évènements et personnages sont très différents. Le jeune narrateur va d’ailleurs assez vite sinon s’identifier au narrateur d’il y a trois cents ans du moins se plonger dans une lecture obsessive, entre échappatoire et curiosité malsaine.

A peine je pose une grolle dans le jardin, que j’aperçois ce con de chat perché sur le tracteur rouillé. Pas le temps qu’il me cause, on est dimanche matin, faut que j’aille chez le laitier.

Le journal, le chat, et le fantôme vont influencer notre gosse perturbé de différentes manières, renforcées par l’envie désespérée de se faire des copains à l’école, de redorer son image à n’importe quel prix, et tout ceci va le conduire à tomber du mauvais côté de la Force lors d’événements et d’actions dont il est tantôt le complice plus ou moins assumé, tantôt carrément l’instigateur. Certaines scènes m’ont vraiment fait grincer des dents, une en particulier m’a bien retournée car au-delà de l’idée elle-même le jeune âge des protagonistes me l’a rendue encore plus abominable ; mais une ou deux autres ne se classent qu’à peu de distance derrière sur l’échelle de l’inacceptable mis en place par l’auteure.

Je me dois de mettre en garde les lecteurs de manière générale (au cas où les détails dans les deux derniers paragraphes vous auraient laissé un doute) : ce livre est en même temps dur, horrible, trash et sordide, et ne conviendra pas à tout le monde. Il est définitivement, et tout du long, dérangeant, et si des détails nous sont épargnés ce n’est que partie remise pour un prochain chapitre.

Honnêtement si on m’avait juste vendu le livre sous ces termes peut-être  que je n’y aurais jamais mis mon nez. En réalité on ne m’a rien vendu du tout mis à part un bon livre, glauque certes, mais très bien écrit, et de ce côté-là il est génialissime. La seule atmosphère est pesante, sordide et dérangeante tout du long quasiment sans aucune pause – à chaque fois qu’on pourrait s’attendre à du mieux non seulement l’amélioration est toute relative, mais en plus elle est très vite coupée dans son élan par une surenchère d’horreur ou de bizarre qui met mal à l’aise. En effet Caussarieu joue énormément sur le suspense, le sous-entendu, l’implicite ; elle nous dévoile une partie seulement du tableau et nous garde les bouts les plus sombres pour le dessert, lorsque le plat de résistance déjà aura été trop copieux et nous sera resté sur l’estomac ; et en même temps elle ne résiste pas à l’envie de nous glisser une ou deux références à la suite, quelques indices plus ou moins subtils sur ce qu’on ne connait pas encore, que cela soit déjà passé ou à venir. Temporellement parlant je me suis sentie piégée : on ne connaît pas encore toutes les horreurs du passé qu’on nous en annonce plus pour l’avenir (ou bien on les voit venir), et le présent ne tourne pas rond non plus. Il n’y a aucune échappatoire.

J’ai aussi adoré (ou détesté, la plupart du temps, ou adoré détester, des fois je ne savais plus) son appel à tous nos sens, même si je considère que Poppy Z. Brite s’en sortait mieux, dans le même genre. Ceci dit c’est franchement immonde quand ça doit l’être, on nous donne des odeurs ou des perceptions tactiles autant que du visuel, et la focalisation interne renforce cette impression. D’un autre côté cela renforce aussi l’impression d’horreur, et de désir de désolidarisation du lecteur lors des actions les plus laides du héros – autant on peut s’attacher au pauvre gamin du début, autant arrivé à un certain point cela devient très difficile de continuer. Bref, c’est ignoblement bien géré et je ne pense pas être la seule à tourner la dernière page avec cette sensation d’écœurement nichée au creux des tripes.

En parlant de la fin, si j’avais vu venir le twist, très en phase avec ce type de folklore, je n’en suis absolument pas déçue et je le trouve extrêmement cohérent avec l’ensemble de l’intrigue et du contexte de la fin. Quelque part, cela change effectivement un peu la donne de l’épilogue, et même si ça reste horrible, eh bien ça me convient bien mieux que plein d’autres choses du livre ! (ou comment l’auteure arrive à vous faire faire des choix amoraux).

Je suis très vite tombée sous le charme malsain de ce texte tout sauf joyeux, qui nous vend du quotidien sordide d’un gamin esseulé et perturbé dans une sombre cambrousse, sur fond de surnaturel qui rattrape finalement la réalité sous des formes plus ou moins subtiles. Si je ne peux pas le recommander à tous pour une simple question de sensibilité (PEGI 18), c’est une œuvre de très bonne qualité, et j’irai très certainement piocher d’autres titres de cette auteur à l’occasion.

Chroniques d’ailleurs : La Prophétie des ânes, Blog-O-Livre, Appuyez sur la touche lecture, Journal d’une éclectique

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