Le Sentiment du fer

De Jean-Philippe Jaworski. Mnémos, 2015. Nouvelles Fantasy. Excellente lecture. [206 p.]

Collection Hélios. Contient : le Sentiment du fer, l’Elfe et les égorgeurs, Profanation, Désolation, la Troisème Hypostase.

sentiment-fer-pocheRésumé : « « J’ai quand même un ragot à vous servir, et du lourd ! Figurez-vous que ce n’est point avec moi que les elfes ont commencé à grenouiller dans les affaires de l’État. Bien loin de là ! Il y a deux bons siècles, déjà au moment de l’Émancipation de Ciudalia, ils nous ont joué un tour à leur façon. Et les marles en tâtent tellement pour la barabille que l’un d’entre eux, sans même pointer son joli minois dans notre belle cité, nous a tous jetés dans une sacrée flanche ! Jugez-en par vous-même. »  En cinq nouvelles comme autant d’étapes dans l’histoire cruelle et tumultueuse du Vieux Royaume, le monde créé par Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera et Gagner la guerre — déjà des classiques de la fantasy.« 

 

Je n’ai pas encore catégorisé un seul JPJ (soyons fans, soyons fous) en-dessous de « très bonne lecture », et je pense à créer une catégorie « Jaworski » qui serait un peu un genre de joker m’exemptant d’aller chercher des adjectif dithyrambiques ou même d’écrire une chronique tout court, et vous évitant ainsi une accumulation de propos trop subjectifs et enthousiastes certainement pour être honnêtes. Non ? Bah, allons-y pour un énième étalage bienheureux de qualités pléthoriques.

Le recueil s’ouvre sur Le Sentiment du fer (qu’on attendait, avouons-le, même si pas forcément si tôt), un récit d’action centré sur Cuervo Moera, dit Le Chuchoteur, roublard émérite de son état, que l’on charge d’aller voler un vieux bouquin de poésie, livre légendaire, certes, mais quand même un bien piètre butin pour un si grand maître du surin et de l’effraction de haut vol… à moins que cette mission n’en soit une autre déguisée, en ces temps de guerre civile et de magouilles politiques à n’en plus finir. Les nombreux mots d’argot (cf. 4e de couv. ci-dessus) auraient pu me décontenancer  ou gêner ma lecture, mais quelques souvenirs plus très frais de ma dernière relecture des Misérables (merci monsieur Victor d’étendre notre culture et notre vocabulaire à nous autres pauvres lecteurs de siècles trop modernes) couplés au contexte m’ont permis de m’en sortir à peu près tout en savourant la richesse de l’écriture. Je me suis promis une relecture avec dictionnaire à l’appui histoire d’en retenir un peu plus, avant d’attaquer Gagner la guerre, par exemple. Les twists scénaristiques, les scènes d’actions et le cadre des filous sont toujours aussi délicieux.

Ensuite le lecteur file vers la forêt la plus proche (ou pas… on s’en fout) avec L’Elfe et les égorgeurs. Même si le retournement de situation est visible à quatre cents lieues, il est tout de même bien sympathique, et l’auteur a la finesse de ne pas prendre son lecteur pour un agneau de la dernière pluie en focalisant son texte sur les dialogues beaucoup plus que sur l’action prévisible. Très sympathique.

Profanation relate le procès et jugement d’un détrousseur de cadavres par les terribles ministres du culte du Desséché. Si le gros du texte est hilarant car le pilleur fait appel (hoho) à toute sa mauvaise foi pour justifier son activité pour le moins médiocre et peu éthique, il ne peut s’achever dans un ton humoristique compte tenu des circonstances et personnages présents.

Désolation — JOKER.

Chapeauter un texte avec une citation de Tolkien peut au choix entraîner ma totale adhésion ou mon courroux (je l’ai déjà dit : si la suite est mauvaise ça ne rattrape rien et en plus je ne pardonne pas. Faites gaffe.)

Quand c’est Jaworski qui place de telles références je me mets à ronronner tandis que je me coule dans un état de double béatitude.

Ce texte est chapeauté par un extrait de poésie du Lord of the Rings. En VO. Il reprend les Nains, dont je ne suis pas spécialement fan chez le Professeur, mais il les reprend parfaitement bien, en leur ajoutant une touche de jaworskisme. Il invente des noms qui sonnent comme ceux du Professeur, parle de dragon, de thane, et d’autres choses qui semblent familières. Il remet une couche de sa propre invention en nous parlant de gnomes, mais ça fonctionne très bien. Je suis vaguement désolée (héhé) quand je lis « Wyrmdale » pour la vallée du dragon, parce que J. est capable de trouver tellement mieux, mais je le pardonne.

Si les gobelins avaient investi la place-forte au cours de l’hiver, la situation devait être effroyable. Des mois durant, nains et gobelins avaient pu se livrer à une guerre de taupes, en creusant mines et contre-mines; Weorburgh n’était sans doute plus qu’un champ de décombres où l’on s’entretuait à coups de rivelaine, de pic, d’éboulements et d’inondations.

Les amateurs de descriptions seront également comblés, et encore je vous laisse découvrir tous seuls le magnifique hommage aux passages dans la Moria, préférant vous faire partager ici un petit bout de montagne (thème très présent dans tous les sens du terme) :

La montagne chante à Wyrmdale, en frémissements gutturaux. Le vent siffle sur les arêtes de pierre; le torrent gronde son couplet monotone, ses affluents cascadent en panaches d’écume; craque le tonnerre lointain des séracs qui cèdent et des roches qui croulent… Mais tout cela, c’est la respiration du ciel et des cimes, les rumeurs de la terre qui s’étire.

Le texte n’est pas non plus avare en scènes d’action puisque bien entendu un affrontement entre nains et gobelins était inévitable en ces circonstances – et la présence d’artificiers nains la rend pour le moins explosive en plus d’être violente. J’aime aussi beaucoup le traitement du dragon, et la chute de l’histoire – qui ne se finit pas bien, comme là aussi on pouvait s’y attendre (mais pas de la façon dont moi je m’y attendais !). Un très bon équilibre entre émerveillement et horreur, entre humour et tension.

Bref ce texte est PARFAIT.

Par conséquent j’ai laissé s’écouler pas mal de temps avant de commencer La Troisième Hypostase. L’ultime nouvelle du recueil se place d’ores et déjà plus dans un registre merveilleux, même si cela reste de la Fantasy : une humaine, Lusinga, a accès à de hautes arcanes grâce à l’intervention d’un mentor elfe. Lorsqu’un mal s’éveille dans sa région, qui les menace elle et son maître, elle décide de lui faire face grâce à ses pouvoirs, dédaignant la proposition de fuite que lui présentent ses jeunes amis elfes. Si les étalages de magie ne sont que rarement ce que je recherche dans une œuvre, celle-ci m’a convaincue.

Un recueil de nouvelles différentes de celles de Janua Vera, mais qui les complètent très bien.

Chroniques d’ailleurs : les Lectures de Xapur
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3 réflexions au sujet de « Le Sentiment du fer »

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