Smith of Wootton Major

De J. R. R. Tolkien. HarperCollins, 2015. Conte / Essai. Excellente lecture. [209* p.]

Extended edition, présentée par Verlyn Flieger, illustrations de Pauline Baynes.*le conte en lui-même fait 56 pages.

Titre français : Smith de Grand Wootton / Ferrand de Bourg-aux-Bois, 1974

Première édition : 1967.

smithRésumé : Dans un petit village nommé Grand Wootton, la cuisine tient une place importante. Ainsi, tous les vingt-quatre ans, le Maître Queux confectionne le Grand Gâteau, destiné à vingt-quatre enfants du village. Le cuisinier du présent de l’histoire, homme de peu de qualité culinaire mais de fort ego, ajoute des piécettes et autres babioles pour les bambins en espérant pallier son manque de savoir-faire, dont une petite étoile retrouvée dans la maison de l’ancien Maître Queux. Son apprenti, qui l’a aidé à échapper au désastre en lui donnant un sacré coup de main, l’informe que l’objet vient de Faërie et que c’est donc loin de n’être qu’une « babiole », mais le chef n’en n’a cure, certain par son expérience bien plus grande que celle du jeunot que ces histoires de magie sont stupides pour un homme de son âge. Le jour de la fête, un enfant avale par mégarde l’étoile, qui se révèle effectivement appartenir à Faërie et lui en ouvre les portes.

Si Tolkien est à présent « connu » pour sa saga épique du Seigneur des Anneaux et le non moins épique Silmarillion, il aimait particulièrement les contes de fées, le folklore et les légendes, et en a également écrit quelques-uns.

Smith est sa dernière publication de fiction (de son vivant), et avait au départ été pensé comme une préface au conte la Clé d’or, de George MacDonald, que je ne me souviens pas avoir lu. Les mots venant, Tolkien s’est retrouvé non plus avec un simple exemple dans un discours mais un sérieux début de conte, a abandonné l’idée de préface et est parti dans son coin laisser libre cours à son inspiration (plus ou moins). Dans le même ordre d’idée on se rappellera que le SdA était également censé n’être qu’une « autre histoire de Hobbits », une suite à Bilbo le Hobbit.

Les contes de Tolkien dans leur ensemble (Roverandom, le Fermier Giles de Ham, Smith de Grand Wootton) ne sont pas des œuvres difficiles à lire ; s’ils s’adressent aux adultes ils sont également accessibles pour les enfants, contiennent pas mal d’humour et de références folkloriques. Néanmoins comme le note Verlyn Flieger ces œuvres sont toutes très différentes (ce qui est une motivation très objective pour tous les lire !) :

[Smith of Wootton Major] had not the adventurous playfulness of Roverandom, the robust ironic humor of Farmer Giles, the madcap energy of Mr Bliss, nor the transcendent vision and sublime happy ending of Leaf by Niggle.

Pour les non-anglophones : dans Roverandom on suit les aventures amusantes d’un chien transformé en chien-jouet dans des lieux magiques divers ; le Fermier Giles de Ham s’adresse plus aux adultes à coups de parodie de Fantasy et de contes servies par un humour mordant ; Mr Bliss est fort d’une énergie un peu folle (pas encore lu mais dans mes étagères) ; Feuille de Niggle est, plus qu’un conte, une vision transcendante se concluant de manière sublime, peut-être bien la seule véritable allégorie – ou quelque chose de très approchant – que Tolkien ait écrit.

Smith est vraiment un « conte » de la sorte la plus classique, avec une situation initiale, un événement perturbateur, et un dénouement avec morale. En même temps c’est un conte de fées de la veine « ancienne », c’est-à-dire l’irruption d’un mortel dans un monde surnaturel qui le dépasse de loin, et son retour dans le monde des mortels. Ce retour ne se fait pas ni sans efforts ni sans changement.

We may conjecture Tolkien wanted his readers to share not just Smith’s, but his own experience of wonder and mystery, and perhaps even bewilderment at the richness and strangeness that he found in his own imaginative journeys into Faery.

Je partage tout à fait l’impression de Flieger ici : lorsque Tolkien nous parle, toutes œuvres confondues, de contrées étranges et merveilleuses, il a ce superbe talent de nous donner facilement et souvent l’impression qu’il y a lui-même mis les pieds, leur donnant une tangibilité de visions plutôt que d’illusions, de réalité occulte plutôt que de fiction. Ces « voyages », bien loin d’être une simple source d’émerveillement béat et gentillet, touche au « sublime » au sens philosophique et artistique du terme : c’est une expérience au-delà des limites du monde mortel, du monde tel que nous le connaissons. Elle contient aussi bien une part de beauté que du mystère et des dangers, et si forts que peuvent être les sentiments que ces contrées et rencontres puissent générer, ils ne sont pas uniquement positifs ni toujours bienvenus : il y a une part de terreur face à l’inconnu, et des éléments qui ne sont ni bons ni mauvais.

Si Smith, le héros de l’histoire, et « voyageur » en Faery, doit faire face à ce bouleversement lorsqu’il franchit les frontières, d’autres personnages en sont affectés directement ou indirectement : c’est le cas de sa famille qui remarque son changement qui se voit jusque dans son physique, mais aussi du village tout entier qui note qu’il n’est plus tout à fait comme avant. D’Alf, l’apprenti, je ne vous dirai rien ici pour ne pas trop vous en dévoiler, même si le lecteur se doute dès les toutes premières pages que son rôle ne se limitera pas à aider le chef Nokes à pâtisser un gâteau potable.

J’ai été ravie de retrouver comme d’accoutumée les jeux de mots tolkieniens concernant les personnages et lieux. Il me semblait bien d’ailleurs que j’avais déjà lu ce nom de « Nokes » (en fait Noakes, dans le Seigneur des Anneaux, au tout début : personnage à la mentalité semblable, qui s’oppose à Hamfast Gamegie). Les plus curieux seront comme moi satisfaits de trouver quelques pages de notes à la fin du livre, dont pas mal de notes portant sur l’étymologie. Heureusement vous pouvez les lire à part, elles ne sont pas nécessaire à la compréhension des différentes parties dont elles sont issues.

En effet cette édition comprend un fac-simile de la première édition avec ses illustrations par Pauline Baynes (amie de Tolkien, 1922-2008, il l’a entre autres branchée avec C.S. Lewis pour qu’elle lui fasse les illustrations des Chroniques de Narnia), une copie du premier jet à la machine à écrire annoté par l’auteur, un essai sur la nature de Faery, et une postface de Verlyn Flieger. Le conte en lui-même ne fait que 56 pages.

Quelques recherches sur ce livre m’ont rapidement mené à un abstract négatif regrettant que Flieger n’ait pas mis les essai et brouillon en entier (il leur manque quelques pages) alors qu’ils sont disponibles à la Bodleian Library, à Oxford, et ait publié les copies de pages dans le désordre. Je comprends que pour de véritables spécialistes cela puisse être considéré comme des erreurs ennuyeuses, ou du moins dirons-nous des choix que tous ne pourraient justifier, ou pas de la même manière ; cependant pour celui qui n’a jamais eu du tout accès à ce type de documents ce n’est rien de moins qu’une mine d’or ! Verlyn Flieger a également l’approbation de la Tolkien Society cette année. 😉

Une édition peut-être un peu trop pointue pour ceux et celles qui auraient envie de découvrir ce conte en toute simplicité (et aussi et surtout en VF :p) ; je conseille le conte en lui-même à tous ceux qui les aiment, ou qui aiment Tolkien. Cela peut même être une occasion d’aller à la découverte de cet auteur avec un texte court.

Challenge A la recherche de Faërie

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