Parleur, ou les chroniques d’un rêve enclavé

De Yal Ayerdhal. J’ai Lu, 1997. Utopie/Fantasy. Excellente lecture. [376 p.]

Illustration : Gilles Francescano

jl4317-1997Résumé : « «Il est arrivé un matin, au petit matin, le cinquième jour de la fermentation, quand le miel prend sa première amertume. C’était l’année où le Prince adouba son aîné, l’année où il lui confia la ville pendant qu’il guerroyait pour son Roi sur d’autres rivages. Il est arrivé avec le vent de mer, un havresac au bout du bras droit, le chat sur l’épaule gauche.» C’est ainsi que Vini, l’épistolière, recueille Parleur et le présente à ses amis : Mescal le magicien, Halween la Mante, Gabar l’Ours, Teng le Gros, Qatam le guerrier, le Vielleux… C’est ainsi depuis des siècles sur la Colline, sous le joug des Princes de Macil et de la Citadelle… Parce qu’on naît pauvre et qu’on le reste, en redoutant la Garde et les questeurs d’impôts, en tremblant devant le Prévost ou le Connétable, en agonisant doucement. C’est ainsi, mais le frère de Vini écrivait que ce ne pouvait pas toujours l’être. Et Parleur dit que cela doit changer. »

J’ai entamé cette lecture directement après Techno Faërie car cela me semblait cohérent, les deux auteurs ayant été compagnons de vie jusqu’au décès récent d’Ayerdhal, l’année dernière. Je me rappelle d’un grand monsieur avec plein de cheveux, vu de loin aux Imaginales une année. J’avais trouvé ce livre en occasion, il y a déjà un moment, il traînait dans ma PàL avec plein d’autres, c’était le moment de le sortir.

C’est le premier livre que je lis d’Ayerdhal, et, soyons clairs, la dénomination « Fantasy » ne se justifie que parce que rien ne nous dit clairement que ce monde est le nôtre, et nous sommes bien dans un passé qui nous est étranger de par les noms d’endroits, même si familier par ses éléments réalistes. Cependant vous ne trouverez ici ni dragons, ni créatures surnaturelles, ni magie plus puissante que la volonté et l’imagination d’une poignée d’êtres humains. D’un autre côté Ayerdhal nous livre une véritable expérience idéaliste, sociologique et politique, qui est beaucoup plus proche des discours de la science-fiction que des épopées heroic-fantasy.

J’ai limite envie de vous planter là, de vous houspiller, vous exhorter à aller au plus vite lire cet excellent bouquin, mais ça fait un peu court et vague, n’est-ce pas ?

C’est une histoire qui se déroule sur la Colline (là où Sara Doke parlait de « Sous la Colline », haha), une petite province un peu perdue, un peu oubliée des Grands du monde, sauf pour les impôts bien sûr, car elle est assez loin des capitales et hauts faits politiques et guerriers d’un royaume cupide et dominateur. Ses habitants vivent chichement quand ils ne souffrent pas de famine, en silence et sans se rebeller, satisfaits de leur bonheur également limité par les hivers parfois rudes et autres difficultés du quotidien.

Seulement, il y a eu Karel. Karel, un jeune poète, philosophe, penseur, rêveur ? Un gars qui ne savait pas se taire, qui avait trop d’idées, des idées dangereuses même s’il ne les maniait pas avec violence et qu’elles n’ont mené à aucune révolution, mais des idées trop dérangeantes pour ne pas le mener à sa perte, décidée par les pouvoirs dont il dénonçait les abus. Karel n’est plus, mais ses discours sont toujours présents, dans la mémoire de sa sœur Vini entre autres, et aussi dans non seulement l’esprit mais aussi les comportements de Parleur, un nouveau venu. Étranger portant les paroles d’un ami et quasi-prophète aux yeux du peuple, il va non seulement se faire accepter mais remettre doucement mais sûrement beaucoup de choses en question, bouleversant petit à petit le petit univers avec l’aide des personnes – finalement assez nombreuses – qu’il gagne à sa cause, menant la Colline à la formation de l’Enclave, un territoire indépendant des princes de Macil, afin de garantir une vie un peu meilleure à ses habitants et se dresser contre les abus de pouvoir quotidien au nom de la simple liberté des hommes.

Ce livre raconte ce combat de longue haleine, les petites actions et aussi les grandes, et tout ce que cela amène dans la vie et les esprits des personnages – tous à peu près cités dans le résumé de couverture. Je ne vais pas m’étendre sur les évidences : les difficultés matérielles et humaines, les retournements de situation, les événements et réactions prévisibles. Seulement j’ai beaucoup apprécié alterner régulièrement entre les différentes échelles de narration – Vini est la conteuse, toujours, mais tantôt elle est focalisée sur elle-même tantôt sur d’autres personnages, et tantôt sur la Colline entière. Je me suis facilement attachée aux personnages, certes ils sont tous très différents mais c’est je trouve tout ce qui fait l’intérêt de les suivre, de comprendre leurs points de vue, objectifs et doutes, y compris ceux qui ne m’étaient pas très sympathiques au départ. Malgré le ton sérieux et les drames l’humour est présent ici et là, parfois léger parfois grinçant, porté comme tout le reste par la très bonne plume de l’auteur.

Il y a Machiavel, il y a Victor Hugo, il y a d’autres auteurs encore qui me sont passés en tête pendant cette lecture tant elle condense d’idées, d’humanité, d’espoir et de désespoir, de force et de philosophies. Cela fait plus d’un mois que j’ai refermé le livre et je sens qu’il s’attache à ma mémoire, à mon vécu de lectrice.

Dame Fortune choisit cet instant pour ouvrir la porte de la taverne sur trois sacs d’embrouilles dûment patibulaires. Ils portaient tous trois l’épée, l’un d’eux avait une dague passée dans le ceinturon. Leurs capes de laine épaisse étaient recouvertes d’une fine pellicule blanche.

Et Parleur se servait de Karel pour corriger : « Si le peuple avait une mémoire, il lui faudrait l’écouter. Alors il n’y aurait plus ni princes, ni nobles, ni bourgeois, ni dogmes. Il n’y aurait plus que le peuple et il se gouvernerait lui-même.« 

Si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer.

– Je crois que si nous nous mêlions tous de ce qui ne nous regarde pas, dit Parleur, le monde entier finirait par nous concerner.

On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l’usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n’aurons plus besoin que d’un rêve pour nous éveiller.

[R]ien n’était normal.C’était comme si nous bâtissions un royaume – un royaume sans roi – dans une contrée inconnue, alors que nous habitions cette contrée depuis toujours. Tout ce que nous faisions de plus ordinaire était extraordinaire.

 

Chroniques d’ailleurs : Les Lectures de Xapur, Les Murmures d’AC de Haenne, La plume ou la vie

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3 réflexions au sujet de « Parleur, ou les chroniques d’un rêve enclavé »

  1. Ping : Chroniques d’un rêve enclavé – Ayerdhal | Les Lectures de Xapur

  2. Pas la peine de me houspiller ; tu m’as déjà convaincue à 200 % 🙂 Je suis maintenant plus qu’impatiente de le commencer, et ce grâce à ta très chouette chronique ! Un grand merci à toi pour cet enthousiasme hyper communicatif 🙂

    • Aah ça fait plaisir à lire ! 😀 J’étais très embêtée avant de commencer ma chronique, j’avais l’impression que je n’arriverais jamais à exprimer mon ressenti parce que c’était assez complexe.

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